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Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 1.djvu/190

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moitié égayé par le vin qui constate gravement votre douleur comme un fait remarquable ?

Quand la voix terrible de Dutheil a cessé d’ébranler les vitres, mon frère vient hasarder les pas les plus gracieux que jamais ours ait essayés sur le bord des abîmes, Alphonse, couché à terre, joue du violon sur la pincette avec la pelle ; son grand profil dantesque se dessine sur la muraille, et le rire donne des cavités lugubres à ses lignes sévères. Charles erre autour d’eux comme un méchant gnome d’humeur facétieuse, toujours prêt à renverser un verre dans une manche, et à faire rouler un danseur mal assuré. Oh ! ceux-là, ce sont mes vieux, mes anciens, ceux qui savent qu’on peut être très gai et très triste en même temps, mais qui sont facilement heureux du bonheur d’autrui, et recommencent la vie après avoir souffert.

Et de quoi se plaindraient-ils ces enfans gâtes de la destinée ? Regarde ce groupe charmant jeté comme un bouquet autour du piano. Ce sont leurs femmes et leurs sœurs, c’est Agasta et Félicie, ces deux sœurs si tendrement unies, si bonnes, si douces et si finement naïves : c’est Laure et sa mère, toutes deux si belles, si nobles, si saintes ! c’est Brigitte avec ses yeux noirs et sa gaieté brillante, c’est notre belle Rozane et notre jolie Flamande Eugénie. Connais-tu rien de plus frais et de plus suave que ces fleurs provinciales, écloses au vrai soleil, loin des serres chaudes, où nos femmes des villes s’étiolent en naissant ? Que Laure est céleste avec sa pâleur et ses grands yeux noirs au regard religieux et lent ! qu’Agasta est mignonne avec ses joues de rose du Bengale, écloses sur la neige, sa mine espiègle et nonchalante, son petit parler indigène si doux, et son petit bonnet de blanche nonette ! L’indolence de Félicie a quelque chose de plus triste, son sourire a de la mélancolie, l’amour et la douleur ont passé par là ; la résignation et le renoncement ont mis leur sceau sur ce front calme qui s’est baissé tant de fois dans les larmes de la prière chrétienne ! Sur quoi pleures-tu, grande Romaine ? n’as-tu pas, au milieu de les douleurs, conservé le précieux trésor de la bonté, qu’il est si facile aux femmes infortunées de perdre ! Mon ami, qu’il fait bon vivre parmi des êtres si peu fardés, parmi des femmes aussi belles de cœur que de visage, parmi des hommes fermes, laborieux,