Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 1.djvu/188

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


polémiques, ou pour nier en secret ce qu’il feignait d’accepter en face. C’était sans doute le jésuitisme de l’intelligence, forcée de plier au devoir, mais se révoltant malgré elle contre l’arrêt absurde. Pour moi, je trouve le mot terrible. On l’a trouvé non-seulement dans son recueil de pensées, mais encore écrit sur un petit morceau de papier, et conçu ainsi : Et moi aussi, j’aurai mes pensées de derrière la tête. O parole lugubre, sortie d’un cœur désolé ! Hélas ! il est des jours où le cerveau humain est comme un double miroir dont une glace renvoie à l’autre le revers des objets qu’elle a reçus de face. C’est alors que toutes les choses et tous les hommes, et toutes les paroles ont leur envers inévitable, et qu’il n’est pas une jouissance, une caresse, une idée reçue au front qui n’ait son repoussoir agissant comme un ressort de fer au cervelet. C’est une puissance fatale et maladive, sois-en sûr. La raison humaine consiste bien en effet à voir toutes les choses par tous leurs côtés, mais la bénigne nature humaine ne se porte pas volontiers à de tels examens d’elle-même ; elle est peu clairvoyante, et, Pascal l’a dit ailleurs, « la volonté qui se plaît à une chose plus qu’à l’autre détourne l’esprit de considérer les qualités de celle qu’il n’aime pas, et la volonté devient ainsi un des principaux organes de la croyance.» — Et tout cela est mortellement triste, la vie n’est supportable qu’autant qu’on oublie ces vérités noires, et il n’est d’affections possibles que celles où les pensées de derrière ne viennent pas mettre le nez.

Aussi y quand je me sens dans cette fâcheuse humeur, je n’épargne rien pour m’en distraire et l’adoucir. Je brouille alors mes idées dans des nuages immodérés de fumée de pipe. En été, je me berce dans le hamac jusqu’à être enivré ; en hiver, je présente mes vieux tibias au feu avec un tel stoïcisme, qu’il en résulte une cuisson assez vive, une espèce de moxa qui détourne l’irritation cérébrale. Puis un beau vers, lu, en passant, sur une muraille, car. Dieu merci, notre maison en est farcie, comme une Mosquée l’est de sentences ; un rayon du soleil qui perce à travers le givre, un certain éblouissement de ma vue et de ma pensée font que te prisme habituel se replace autour de moi, la nature reprend sa beauté accoutumée, et dans le grand salon nos amis m’apparaissent en groupes que je n’avais pas remarqués, et qui me frappent tout à coup aussi vivement que si j’étais Rembrand, ou seulement Gérard