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Si tu savais bien ce que c’est que l’ennui, et le parti qu’on en peut tirer ! Je vais tacher de te l’expliquer comme je l’entends.

L’ennui est une langueur de l’âme, une atonie intellectuelle qui succède aux grandes émotions ou aux grands désirs. C’est une fatigue, un malaise, un dégoût équivalent à celui de l’estomac qui éprouve le besoin de manger et qui n’en sent pas le désir. De même que l’estomac, l’esprit cherche en vain ce qui pourrait le ranimer et ne peut trouver un aliment qui lui plaise. Ni le travail ni le plaisir ne sauraient le distraire ; il lui faudrait du bonheur ou de la souffrance, et précisément l’ennui est ce qui précède ou ce qui sait l’un ou l’autre. C’est un état non violent, mais triste, facile à guérir, facile à envenimer. Mais du moment qu’on le poétise, il devient touchant, mélancolique, et sied fort bien, soit au visage, soit au discours. Pour cela, il faut tout bonnement s’y abandonner. La recette est simple. — Se vêtir convenablement, suivant la saison ; avoir de très bonnes pantouffles, un excellent feu en hiver, un hamac léger en été, un bon cheval au printemps, à l’automne un carré de jardin sablé et planté de renonculiers. Avec cela, ayez un livre à la main, un cigarre à la bouche ; lisez une ligne environ par heure, à laquelle vous penserez huit ou dix minutes au plus, afin de ne pas vous laisser envahir par une idée fixe. Le reste du temps, rêvez, mais en ayant soin de changer de place, ou de pipe, ou d’attitude de tête et de direction de regards. — Alors, en ne vous obstinant pas à secouer votre malaise, vous le verrez peu à peu se tourner en une disposition confortable. Vous acquerrez d’abord une grande netteté d’observations, un grand calme pour recueillir des formes, soit d’idées soit d’objets, dans les cases du cerveau qui équivalent aux feuillets d’un album. Puis viendra une douce contemplation de vous-même et des autres, et ce qui tout-à-l’heure vous paraissait incommode ou indifférent vous paraîtra bientôt agréable, pittoresque et beau. Le moindre objet qui passera devant vos yeux aura son chic particulier, le moindre son vous semblera une mélodie, la moindre visite un événement heureux.

Il m’arrive bien souvent, je t’assure, de m’éveiller dans une terrible disposition au spleen. C’est un ennui sérieux et même assez laid. Je ne sais pas bien ce que Pascal entendait par ces pensées de derrière qu’il se réservait pour répondre aux objections