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Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 1.djvu/169

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je veux parler de Roméo, d’Othello, du Roi Lear. L’amour frais et mélancolique de Juliette, la passion inquiète et jalouse du Maure, les afflictions sans nombre qui s’abattent sur la tête blanche du vieux roi, voilà, je pense, d’assez magnifiques sujets de symphonie. Telle est la nature de ces pièces, qu’elles vous ravissent en un monde idéal. Il résonne autour d’elles je ne sais quelle musique insaisissable aux oreilles vulgaires, musique étrange que l’artiste seul peut comprendre et transmettre aux autres hommes. Les plus exquises sensations de l’âme sont écrites une à une dans ce livre, ses plus profonds mystères révélés. Musiciens, vous n’avez qu’à traduire la parole en votre langue divine ; le plongeur est descendu dans les abîmes de l’Océan, il en a rapporté la perle mystérieuse c’est à vous de la prendre et de l’enchâsser dans un cercle nouveau sans en ternir la transparence. Et qu’on ne dise pas que les drames de Shakspeare ont paru trop souvent à la scène : que vingt compositeurs les ont traités chacun à sa manière, que le souffle de tant d’amans a fait tomber la fleur d’innocence et de virginité dont ils étaient revêtus, comme le papillon de sa poussière d’or. Qu’on ne nous dise pas : Les sujets de Shakspeare sont usés ; paroles vaines et creuses, qui peuvent avoir cours dans le cabinet d’un directeur d’Opéra, mais nullement ici, où l’on s’occupe d’art. L’œuvre de Shakspeare est immaculée ; ces douces créations, dans le jardin sonore où le maître les a placées, rêveuses ou plaintives, attendent leurs musiciens, comme la vierge nouvelle attend son jeune époux.

Il ne suffit pas, pour flétrir l’œuvre dont nous parlons, qu’il vienne à l’idée d’un compositeur médiocre d’écrire Roméo. Un écolier peut bien s’approcher de la toile divine ; mais si sa couleur n’est pas d’une bonne nature, elle s’écaille et tombe. Toute chose frivole passe comme un souffle sur le cristal limpide, où reste seulement la ligne belle et profonde, qu’une main savante a gravée en s’inspirant du modèle divin. Zingarelli écrit Romeo. Il commence son œuvre avec indifférence, et pendant deux longs actes, se traîne au hasard et dans l’ombre sans prendre garde à l’étoile qui l’aurait dirigé. Cependant, vers la fin, une lumière subite inonde la chambre, et pour la première fois, il voit devant lui Roméo. En face de ce jeune homme pâle, et courbé comme un lis sur le tombeau de Juliette, de ce visage où se répand avec les