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Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 1.djvu/163

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pareil établissement ; s’il pleuvait, notre demeure était inondée par le torrent que quelques heures de pluie eussent formé ; tous les rochers, amoncelés les uns sur les autres, roulaient pèle mêle. — Si le vent changeait, si la mer, qui commençait à gronder, devenait plus houleuse, elle allait envahir le lieu de notre refuge, et nous nous trouvions entre les flots et les cataractes de la montagne, exposés aux avalanches de rochers qui crouleraient de toutes parts sur nous. Si l’on joint à cela l’inquiétude qui nous prenait en songeant que, de ce lieu perdu, nous ne pouvions faire parvenir de nos nouvelles à nos parens et à nos amis, et qu’une version de notre accident exagérée et falsifiée au loin pouvait leur faire craindre des malheurs plus grands ; si l’on y joint enfin l’irritation que nous donnait bien naturellement la pensée que toutes les misères qu’on nous infligeait n’avaient aucun motif raisonnable, et n’étaient causées que par un préjugé tout-à-fait vide de sens, on se fera une idée de notre colère et de l’espèce de désespoir où nous étions réduits. Ce moment fut l’apogée de notre infortune.

Mais comme, dans les tragédies bien conduites, c’est lorsque le héros est le plus accablé par un destin contraire, qu’une péripétie soudaine le porte au comble de la félicité, sans qu’on ait pu deviner d’avance comment cette péripétie aurait lieu, de même, heureusement pour nous, nous en étions au cinquième acte de notre tragédie, et un dénouement heureux approchait.

Le lecteur, qui n’est peut-être pas fâché qu’il en soit ainsi, ne saurait soupçonner quelle misérable difficulté nous séparait des humains et nous reléguait sur notre écueil. Le capitaine avait pris à son bord quelques ballots de bourre de soie, en italien, stupa di seta, et ils étaient portés sur son registre avec cette indication erronée : stracci di seta, ce qui veut dire chiffons de soie. Or, les chiffons de soie et les chiffons en général sont suspects à toutes les santés du monde, car ils donnent la peste infailliblement, s’ils ne sont purgés par une salutaire quarantaine. Si c’est de la bourre de soie, nous disait-on, montrez-la ? Hélas ! les ballots étaient noyés, on ne pouvait produire les pièces de conviction. C’était pour ce beau motif qu’on voulait écrire à Livourne, et qu’on nous faisait espérer une huitaine de jours de lazaret en plein air. Enfin l’excès de notre infortune toucha le ciel et le député ; c’était