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Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 1.djvu/160

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On me pardonnera cette digression contre la quarantaine, car on va voir combien j’ai eu lieu de la maudire dans ce dernier événement, dont elle forme la partie la plus tragique. En effet, le danger avait été assez court, les pertes assez peu considérables ; mais ce qui était réellement cruel, c’était de se trouver, au commencement de la nuit, pour un temps indéfini, prisonniers sur des écueils.

Quoique notre patente fût en règle, quoique tous nos passeports eussent été sauvés, quoique nous fussions partis le matin de Cività Vecchia, et n’eussions pu aborder nulle autre part, nous fûmes déclarés contumaces pestiférés, gens à ne pas toucher du bout du doigt, et forcés de bivouaquer dans un des plus horribles lieux du monde. Il y avait parmi nous six femmes, des vieillards ; il aurait pu y avoir des enfans, des malades ; nous aurions pu être mouillés du naufrage ; il aurait pu faire un temps affreux : il en eût été de même, on nous eût de même refusé de nous recevoir dans la tour d’où le poste était descendu, et qui nous eût semblé un palais, et cela dans le pays le plus civilisé de l’Italie, dans le grand-duché de Toscane !

On fabriqua comme on put une tente avec une voile, on alluma du feu et l’on s’étendit sur les rochers et les cailloux.

Cette nuit fut assez gaie, on n’était pas fâché de se sentir à terre, on causait de toute autre chose que du naufrage ; le bonheur m’avait envoyé là un homme d’esprit, sachant un peu le basque, et revenant d’Afrique ; bientôt nous oubliâmes le lieu où nous étions pour parler des Pyrénées et du Caire, et je passai une bonne partie de la nuit à l’interroger sur les prétendus rapports de l’idiome des Bérébères et de la langue basque.

Quelques-uns de nous allaient se chauffer au feu des soldats qui nous gardaient ; ce feu était meilleur que le nôtre, car ils avaient une forêt à leur disposition. C’étaient de fort bonnes gens qui nous invitaient à nous approcher, mais en nous recommandant d’éviter avec eux tout contact. Ils avaient bien raison : notre capitaine s’étant appuyé par mégarde sur le bras du sergent, le sergent se trouva en quarantaine comme nous.

On ne peut rien imaginer de plus piteux que la figure du malheureux sergent. Jusqu’à ce moment, il était la puissance du lieu, il