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Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 1.djvu/156

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voyez mon injustice, dans le moment où je sentis la terrible secousse, ma première pensée fut d’accuser la vapeur. J’imaginais que quelque malheur était arrivé à la chaudière. Je me disais : Allons-nous sauter ? Je cherchais à me figurer comment un tel événement pouvait se passer ; bientôt je me rassurai par cette pensée : Si nous avions dû sauter, la chose serait déjà faite. Ainsi je soupçonnais, je calomniais la vapeur, et la vapeur nous a sauvés. Voici comment :

Sitôt le choc reçu, on arrêta la machine ; d’ailleurs l’eau, qui atteignit bientôt la poitrine du machiniste, n’eût pas permis qu’elle fonctionnât long-temps. Mais l’impulsion que le bâtiment avait reçue était si forte, qu’elle survécut quelque temps à l’action du moteur qui l’avait produite. C’est au moyen de cette force restée à sa disposition que le capitaine put nous diriger vers la terre. On voit donc que la vapeur est entièrement innocente de cet accident, qu’elle a même empêché qu’il n’eût des conséquences funestes ; en effet, comme le vent soufflait de terre, nous n’avions, sans la vapeur, aucun moyen d’approcher du rivage, et en quelques minutes nous sombrions près de notre écueil.

Une fois débarqués, chacun, tranquille sur sa personne, s’occupa de sauver son bagage ; on avait tiré à temps quelques malles sur le pont ; les autres flottaient presque à son niveau sur la surface de l’eau qui avait rempli les chambres. Je reconnus au milieu d’elles une caisse renfermant les tableaux, les dessins, les études qu’un jeune peintre plein de mérite, M. Roux, rapportait d’Italie après un séjour de trois ans : il était le plus malheureux de nous tous ; et l’accent de sa voix me déchira le cœur, quand il me dit : Je pers là le fruit de trois années de sueurs, — de bien des sueurs ! — Heureusement il a pu sauver une partie de son trésor.

Du reste, chacun avait fait ses pertes. Une marchande de modes qui revenait de Naples à Paris, et qui se trouvait dans la chambre au moment où l’eau s’y précipita, y était rentrée pour prendre son schal et détacher son chien, et y avait laissé son argent ; une autre personne regrettait des papiers importans que deux amans attendaient depuis trois années pour se marier. D’autres, et j’étais du nombre, craignaient d’avoir perdu des notes, des souvenirs de voyages, et tous ne furent pas aussi heureux que moi, tous ne les