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Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 1.djvu/14

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annalistes auxquels je succède, je ne trouve rien qui prépare et. qui explique ce que j’ai vu aujourd’hui. D’ordinaire, il y a pour les œuvres de l’intelligence une filiation claire et facile à saisir ; mois ici nous sommes dans un pays inconnu ; l’idiome qui se parle à nos oreilles est un idiome nouveau : ceci est vraiment singulier.

Après cette péroraison, bien digne de l’exorde, l’indifférent retourne à ses études.

S’il lui arrive de s’échauffer jusqu’à la tiédeur, et d’essayer un jugement sur ce qu’il voit, il tombe au-dessous de lui-même, au-dessous de son étonnement ; il récapitule avec un soin scrupuleux tous les caractères de l’œuvre nouvelle ; il les compare aux caractères des œuvres anciennes ; et, après l’achèvement de ce travail mécanique, il se demande ce que signifient toutes ces innovations. Toute la littérature était divisée, tous les genres étaient définis et classés ; chaque forme de l’imagination avait son rang et ses prérogatives. Pourquoi déranger tout cela ? Les générations, en se succédant, avaient déposé, couche par couche, une série de pensées qui s’ordonnaient selon des lois bien connues. L’histoire de l’invention était aussi précise que la géologie ; chacun savait où prendre les idées primitives et les idées d’alluvion : pourquoi brouiller le système entier de l’invention ?

Ce qui est bien depuis trois siècles ne peut-il continuer d’être ? Ces moules, disposés dans un ordre harmonieux, et qui ont déjà donné leur forme à tant de pensées, ne peuvent-ils servir aux pensées nouvelles ? Pourquoi les briser, puisqu’ils n’ont rien perdu de leur solidité ? Est-ce donc à dire que nous irons de renouvellement en renouvellement, et qu’il ne sera jamais permis de faire une halte durable ? Au train que prennent les choses, il est impossible de prévoir où nous allons. C’est un qui vive perpétuel ; on ne sait où poser le pied dans le chemin qui s’ouvre. Pourquoi ne pas marcher dans les plaines unies ? pourquoi déserter les allées toutes frayées ? —

Rarement la critique indifférente franchit les limites de ces questions. Blottie dans ses habitudes, comme un vieillard frileux dans son fauteuil, elle s’étonne et s’inquiète, et voudrait la paix dans l’immobilité ; elle assiste au mouvement et ne le comprend pas ; elle étudie, elle compare, et refuse de se prononcer ; elle ne tente pas