Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 1.djvu/111

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


ou se nuancent si bien les différentes opinions des chambres, chaque parti a ses ministres tout trouvés qu’il pousse aux affaires dès que ce parti triomphe. Mais, en France, causez avec les trois hommes plus spécialement indiqués pour servir de base aux élémens d’un cabinet nouveau, que vous répondent-ils ? « Nous ne voulons pas du ministère : le jour le plus malheureux de notre vie sera celui où nous serons ministres. » Est-ce là le véritable langage d’hommes politiques appelés à une destinée parlementaire ? J’aime à croire que ce langage n’est pas sincère ; que ce sont là des mots de convention dans la bouche de ceux-là même qui soupirent après le pouvoir dans leurs rêves d’or. Le langage d’un homme politique qui aspire à diriger le pays, ne doit pas être ce larmoiement sur les misères de l’autorité, et le dégoût des affaires publiques. Si l’on veut renoncer à un rôle, eh bien ! qu’on se retire et qu’on ne soit pas un obstacle à ceux qui veulent le jouer. Est-ce qu’on a jamais entendu dire au duc de Wellington, à M. Peel, à lord Grey et à lord Durham même : «Nous ne voulons pas être ministres ? » Seulement il se font un système, l’adoptent, le proclament ; puis, si ce système triomphe, ils s’en déclarent les organes et les défenseurs au pouvoir. La fausse position que se sont faite certains noms du tiers-parti est une des grandes causes de la force et de la durée du ministère actuel ; ces noms s’usent tous les jours. Chaque instant, chaque vote enlève quelque chose à leur puissance parlementaire. Ils étaient seuls indiqués ; maintenant le public cesse de s’intéresser à eux. Qui sait ? peut-être demain, il les tournera en ridicule. En politique, il est une chose terrible, c’est l’oubli ; quand le public ne s’inquiète plus d’un homme, ou qu’il en parle en souriant, c’en est fait de sa vie politique. Et que lui importe que M. Molé aille chaque soir au château briller par le bon goût de sa conversation et l’éclat de ses manières ? que lui importe que M. Dupin compte et recompte, publie et proclame les noms des hommes qui viennent dans ses salons, et les plus petites actions de sa vie privée ? Tout cela ne crée pas cette puissance d’opinion qui seule vous indique au pouvoir. M. Molé ne cessera pas sans doute d’être l’expression d’une société élégante ; M. Dupin conservera toujours cette mordante supériorité de tribune, bourgeoisement caustique ; mais ils cesseront d’être les pivots et le fondement d’une combinaison ministérielle, qui meurt avant même d’avoir été conçue.

C’est cette impuissance dans ses adversaires qui maintient le pouvoir aux mains du ministère actuel ; ce ministère a subi lui-même une transformation intérieure d’une haute importance. Toute crise à laquelle un conseil échappe a pour effet d’en resserrer les parties et d’opérer une fusion plus parfaite d’opinions et de nuances ; il est évident que le ministère Guizot