Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/93

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


que domine, en le séparant du lac de Neufchâtel, le mont Vuilly, tout couvert de vignes ; derrière soi, le petit village de Faoug ; enfin, sous ses pieds, le terrain même où se passa l’acte le plus sanglant de la trilogie funèbre du duc Charles, qui commença à Granson et finit à Nancy.

Une première défaite avait prouvé au duc que s’il avait conservé le surnom de Téméraire, il avait perdu celui d’Invincible : il y avait dès-lors à son blason ducal une tache qui ne pouvait se laver que dans le sang ; aussi n’avait-il plus qu’une pensée, pensée de vengeance qui remplaçait chez lui la conviction de sa force ; il avait toujours pareil courage, mais n’avait plus même confiance. On ne se fie à son armure que tant qu’elle n’a point été faussée. Néanmoins il était poussé à sa destruction par la voix de son orgueil, et il allait dans la tempête comme un vaisseau perdu qui se brise à tous les rochers. Il avait, dans l’espace de trois mois, rassemblé une armée aussi nombreuse que celle qui avait été détruite. Mais les nouveaux soldats qui la composaient, tirés les uns de la Picardie, les autres de la Bourgogne, ceux-ci de la Flandre, ceux-là de l’Artois, étaient étrangers les uns aux autres et divisés entre eux. Dans un autre temps, la fortune constante du duc les eût réunis par une confiance commune ; mais les jours mauvais commençaient à luire, et ces hommes marchaient au combat avec indiscipline et murmure.

De leur côté, les Suisses s’étaient dispersés, selon leur habitude, aussitôt après la victoire de Granson. Chacun avait suivi sa bannière dans son canton, car la saison de l’alpage était arrivée, et les neiges qui fondaient au soleil de mai, appelaient sur la montagne les soldats-bergers et leurs troupeaux.

Lorsque le duc de Bourgogne vint asseoir son camp, le 10 juin 1476, au petit village de Faoug, situé vers l’extrémité occidentale du lac, la Suisse n’avait donc à lui opposer pour toute force qu’une garnison de douze cents hommes, et pour tout rempart que la petite ville de Morat. Aussi, dès que Berne, sa sœur, apprit que le duc de Bourgogne s’avançait avec toutes ses forces, des messagers partirent pour tous les cantons, des signaux de guerre s’allumèrent sur toutes les montagnes, et le cri aux armes ! retentit dans toutes les vallées.