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Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/726

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qu’elle ne tient pas ; qui, ingénument immodérées qu’elles sont, se portent, comme a dit quelque part l’abbé Prévost, d’une ardeur étonnante de sentimens vers un objet qui leur est incertain pour elles-mêmes ; qui aspirent au bonheur d’aimer sans bornes et sans mesure ; en qui chaque douleur trouve une proie facile ; une de ces âmes gênées qui se heurtent sans cesse aux barreaux de la cage dans cette prison de chair.

Les romans d’Ourika et d’Edouard ne sont donc, selon nous, que l’expression délicate et discrète, une peinture détournée et adoucie pour le monde, de ce je ne sais quoi de plus profond qui fermentait au sein de Mme de Duras. Ourika rapportée du Sénégal, comme Mlle Aïssé l’avait été de Constantinople, reçoit, comme en son temps cette jeune Circassienne, une éducation accomplie ; mais, moins heureuse qu’elle, elle n’a pas la blancheur. Aussi tandis que Mlle Aïssé, aimée du chevalier d’Aydie, refuse de l’épouser pour ne pas le faire descendre, jouant ainsi quelque chose du rôle d’Edouard, la pauvre Ourika, méconnue de Charles qui ne croit qu’à de l’amitié, se dévore en proie à une lente passion qu’elle-même ne connaît que tard. Rien n’est mieux pris sur le fait que le mal et l’idée fixe d’Ourika, une fois éclairée sur sa couleur : « J’avais ôté de ma chambre tous les miroirs, je portais toujours des gants ; mes vêtemens cachaient mon cou et mes bras, et j’avais adopté, pour sortir, un grand chapeau avec un voile que souvent même je gardais dans la maison. Hélas ! je me trompais ainsi moi-même : comme les enfans je fermais les yeux et je croyais qu’on ne me voyait pas. » Le salon de la maréchale de Beauveau est caractérisé à ravir par l’héritière de son goût et de ses traditions ; les souvenirs de la terreur y revivent d’après des empreintes fidèles. Inégalité de rang, passion méconnue, gêne du monde, émigration ou terreur, les idées favorites de Mme de Duras se retrouvent là, les principaux points du cercle sont touchés. Et quand Ourika, sœur grise, dans ce couvent où tout-à-l’heure, par mégarde, il lui arrivait de citer Galatée, s’écrie, en parlant de l’image obstinée qui la poursuivait : « C’était celle des chimères dont je me laissais obséder ! Vous ne m’aviez pas encore appris, ô mon Dieu ! à conjurer ces fantômes ; je ne savais pas qu’il n’y a de repos qu’en a vous ; » quand on entend ce simple élan interrompre le récit, on