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qui ne sont rien encore pour l’œil curieux, et qui tout à l’heure seront des hommes, augmentent l’étonnement sans distraire l’attention des acteurs plus avancés et déjà engagés dans l’action.

S’il y a, comme on le dit, quelques esprits bizarres et malades qui ne prennent pas la chose au sérieux et traitent la bataille de Decamps comme une joyeuse plaisanterie, je ne crois pas qu’il faille prendre la peine de discuter cette ironique méprise. Il faut laisser ces Alceste malencontreux se complaire dans leurs dédaigneuses railleries, et regretter la sculpture précise des boucliers, le détail coquet des casques et des cottes de maille, les plis ondoyans des tuniques romaines, l’étude musculaire et académique des cadavres élégamment disposés ; c’est tout au plus si de pareils esprits peuvent se contenter de la lecture pompeuse et cadencée de Tite-Live. La peinture de Decamps ne convient pas plus à leur goût symétrique que les chroniques désordonnées de Froissart ; mais ceci est un malheur qui n’atteint que les mécontens, et dont l’artiste n’a pas à s’affliger. A dater de cette année, Decamps a conquis une place nouvelle dans l’école française, il a pris rang parmi les inventeurs du premier ordre, sans rien perdre dans cette glorieuse métamorphose de la franchise et de la naïveté de sa peinture. Il y a un mois c’était un talent d’une exquise finesse ; aujourd’hui c’est un maître sérieux.


C’est avec un regret sincère que nous avons vu cette année encore M. Schnetz se fourvoyer plus avant dans une route où il n’aurait jamais dû s’aventurer. Après l’Inondation et les Vœux à la Madone, c’était un grand malheur assurément de descendre au Charlemagne du Musée Charles X. Il n’y eut qu’une voix pour inviter M. Schnetz à reprendre ses premières études. Les regrets universels qui accueillirent ce premier échec d’un peintre jusque-là si justement admiré, témoignaient assez de la sympathie publique et garantissaient l’indulgence et l’encouragement à ses prochains travaux. Pourquoi M. Schnetz est-il demeuré en France ? Pourquoi n’est-il pas reparti pour l’Italie qu’il connaît si bien et qu’il traduit avec une naïveté si poétique et si riche ? Quel démon envieux l’a retenu parmi nous ? Quel ami jaloux de sa gloire a pu demander à son pinceau de retracer la Prise de l’Hôtel-de-Ville en 1830 ?