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Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/67

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sans nom, embryonnaire, inachevée, confuse, qui excite l’imagination jusqu’à l’enivrement, mais qui ne laisse jamais dans l’âme du spectateur une impression complète et durable. C’est le peintre des poètes, c’est le poète des peintres, et pourtant ce n’est ni un peintre ni un poète. Pour Salvator, c’est autre chose ; c’est un artiste du premier ordre qui sait ce qu’il veut et ce qu’il peut ; depuis son Diogène jusqu’à son Saül, depuis ses brigands jusqu’à son Prométhée, il n’a jamais rien produit de vague et d’indéterminé. Si donc l’on veut dire que Decamps rappelle Salvator par les lignes indéfinies de son paysage, par les gorges profondes où les Cimbres s’amoncèlent, je dirai : oui. Si l’on entend parler des cavaliers placés sur le second plan, je rétorquerai l’argument contre Salvator lui-même, et j’invoquerai le souvenir des batailles de Constantin. Salvator est-il moins grand pour avoir gardé dans sa mémoire l’image nette et précise des hardis cavaliers de Raphaël ? Je ne le crois pas. Pareillement la comparaison très naturelle de Salvator avec Decamps peut-elle nuire au dernier ?

Les terrains dans le Marius sont traités avec une largeur et un éclat auquel les maîtres n’ont rien de supérieur à opposer. Le ciel, qui a paru à quelques-uns trop empâté, me semble à moi d’un ton chaud et méridional qui convient merveilleusement à la scène. Les cadavres du premier plan, dont on a blâmé l’exécution, ont tout simplement la valeur qu’ils doivent avoir, et rien de plus. Evidemment l’unité poétique et pittoresque de cette bataille ne devient intelligible qu’à distance. Les premiers plans, qui d’ordinaire s’encadrent dans les plans plus éloignés, ont ici un rôle contraire à remplir. Dans la toile de Decamps, le héros ne s’appelle ni Marius, ni le chef des Cimbres : le héros, c’est la foule ; et pour la foule il n’y a pas de premier plan. Si les figures qui viennent sur le cadre concentraient l’attention comme dans les parades militaires qui peuplent nos salons, ce serait une fantaisie de peintre, ce ne serait pas la grande invasion dos Cimbres repoussée par Marius.

L’unité pittoresque n’est pas ici moins réelle que l’unité poétique. La ligne onduleuse et diaprée, qui occupe le second plan de la toile, permet à l’œil de distinguer les coups et les défaillances des combattans ; et derrière cette ligne, les mille points colorés