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Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/663

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« Mais moi, j’irai bâtir une tourelle sur le haut d’un rocher, vis-à-vis la demeure de ma plus aimée, et la mienne ; — et je pleurerai le temps passé. — Je songerai à mon étoile fatale !

« J’étais venu chanter un peu sous sa fenêtre, et j’entendis les oiseaux qui chantaient aussi au haut des arbres, et leurs chants semblaient me dire : A quoi te sert, cloarec, de te mettre tristesse au cœur ?

« Pourquoi te tourmenter de ton sort ? n’as-tu pas tout en abondance ? Tu vis dans la maison où tu es né, — tu as, près de toi, ton père et ta mère ; Dieu t’a donné la nourriture et le vêtement ;

« Tandis que nous qui chantons de tout notre cœur, nous n’avons rien dans ce monde ! Cesse donc, jeune cloarec, et laisse à la joie le cœur d’un jeune homme. »

Cela est sincère, touchant et d’une rare harmonie ; mais la poésie trégorroise n’a point toujours cette simplicité ravissante. Quelquefois, au milieu des expressions d’une douleur vraie, reparaît l’écolier tout frotté d’antiquité, tout cuirassé de théogonie païenne, et alors c’est chose curieuse que de voir l’énergie du sentiment se débattre sous le fatras classique, l’élan du cœur percer à jour la mythologie, et la Muse, rapiécée de lambeaux de pourpre latine par-dessus ses habits de paysanne, entremêler, comme une pauvre affolée, les prières à la Vierge et les invocations à Cupidon. Le fameux sône du cloarec Pempol est un type tout-à-fait remarquable de ce mélange bizarre. L’auteur, après une description épique et toute virgilienne de l’admirable coup-d’œil qui s’offre du haut de la montagne du Crerc’h Noa, s’écrie :

« Arrière, raretés de Crerc’h Noa ! vous n’avez plus pouvoir de mettre de la joie dans mon âme. — C’est dans la petite ville de Pempol qu’est mon bonheur, là est ma chérie. — Une beauté au-dessus de la terre ! »

Puis vient une invocation dans laquelle le cloarec charge tous les dieux et toutes les muses de l’Olympe d’intercéder pour lui auprès de celle qui lui est amère, enfin il s’adresse à Mercure :

« Et toi, ambassadeur Mercure, père des bonnes pensées, éloquent messager, porte-lui ma plainte, ouvre tes deux ailes, nage rapidement dans les airs, et sans reprendre haleine, descends dans la ville.