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Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/637

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et la dague au poing ; mais de cette gentilhommerie bénigne et campagnarde du XVIIe siècle, qui ne se faisait guère sentir que par l’aumône et par quelques innocentes vanités, véritable aristocratie d’opéra-comique, avec ses fêtes de villages, ses rosières dégourdies et ses paysans rasés. — C’est qu’en effet le pays de Tréguier a conservé cette physionomie nobiliaire effacée partout ailleurs. Il semble que là où le temps a laissé le plus de ruines du moyen-âge, où les souvenirs guerriers sont le plus nombreux, la féodalité ait passé plus vite, usée rapidement par son action violente sur les populations. Ce n’est point dans les Côtes-du-Nord qu’il faut chercher ces rudes gentilshommes restés fidèles aux traditions de leurs familles, et qui, retirés dans leurs aires, jettent à la mer les fanfares de leurs cors de chasse et les balles de leurs mousquets. Dès avant la révolution, les races de cette dure noblesse avaient disparu pour faire place à l’aristocratie de l’étole et à celle des parlemens : puissances polies et savantes qui dans les derniers siècles s’armèrent de l’intelligence comme la noblesse primitive s’était armée de l’épée.

J’avais traversé le réfectoire de Beauport, transformé maintenant en avenue de peupliers ; je m’arrêtai au milieu de son église presque détruite, et qui n’avait plus pour toit que le ciel. Le pied posé sur une pierre tombale où se lisaient encore les noms d’Alain d’Avangour, comte de Penthièvre, de Tréguier et de Guello, fondateur de l’abbaye en 1269, je contemplais avec ravissement le coup-d’œil qui s’offrait alors à moi.

Le jour commençait à tomber : à l’horizon, Brehat, entouré de ses mille rochers et de ses deux cents voiles, flottait entre la brume et l’Océan, semblable à une île de nuages. Les cloches des chapelles et des paroisses tintaient l’Angélus, les conques des bergers se répondaient du haut des collines, les merles sifflaient dans les sureaux, l’allouette descendait des cieux avec son cri joyeux !... Et ces mille bruits du soir se confondaient dans une inexprimable harmonie ; la campagne entière résonnait comme un orgue fantastique. Je nageais dans un air tout embaumé d’une douce odeur de lait et de fleurs. Le soleil couchant jaillissait en rayons pourprés à travers les dentelures du cloître, le vent soupirail dans les ruines,