Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/61

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


son Rachat de captifs, supérieure à sa Justice de paix, qui était fort belle ; en un mot, son tableau de cette année est, je crois, son plus bel ouvrage. La manière de M. Granet est à coup sûr celle d’un maître consommé, mais ne relève d’aucun précédent historique. Ses compositions se distinguent par une admirable harmonie ; mais, quoiqu’il distribue la lumière avec une adresse inimitable, il n’est pas coloriste à la façon de Rembrandt. Il sait rendre à merveille les moindres accessoires, et pourtant il ne rappelle jamais la finesse déliée de Terburg ou de Metzu. Non, rien dans M. Granet ne sent les traditions de l’école flamande ; il n’appartient qu’à lui-même, et ne peut être jugé par comparaison. Un des caractères particuliers de son talent, c’est de composer avec ses fonds et ses figures un tout homogène, un, inaliénable, indivisible, dont aucune partie ne pourrait être impunément distraite. Il anime si bien les murs où se dessine le profil de ses acteurs, et en même temps il choisit si délibérément la place de ces derniers, que l’homme et la pierre, dans ses tableaux, semblent vivre d’une vie commune. Ses têtes, individuellement étudiées, ne soutiendraient pas le parallèle avec un Teniers, mais, à la place où elles sont, elles sont ce qu’elles doivent être. Elles ont la valeur qu’il a voulu leur donner, et n’inspirent aucun regret malgré l’insuffisance et la gaucherie apparente de l’exécution. Ce doit être un curieux spectacle que l’épanouissement intellectuel, l’irradiation intérieure d’une composition de M. Granet. Si nous pouvions assister à ce spectacle, qu’il ne peut donner qu’à lui-même, nous verrions comme il procède de la lumière à la masse, de la masse aux lignes, et des lignes à la forme ; comment, par une sorte de panthéisme pittoresque, il relie si solidement l’homme, l’air qu’il respire, le sol qu’il foule, l’ombre qu’il projette en marchant, que toutes choses, en passant par son pinceau, paraissent n’avoir qu’une même âme. Quand je donne le nom de panthéisme pittoresque à cette singularité de sa pensée, c’est faute de trouver une expression plus nette et plus compréhensive pour traduire l’impression que j’ai reçue. Si je ne répugnais pas à créer inutilement des mots nouveaux, je substituerais volontiers au terme de panthéisme celui de sympsychie. Ce dernier terme, en effet, révèle très exactement l’indissoluble parenté qui unit entre elles toutes les parties vivantes ou mortes d’un tableau de M. Granet.