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proscription. C’est par les faiblesses que je viens de signaler que M. Guizot se laissa entraîner, pendant les premières années de la restauration, à des actes qu’il a sans doute amèrement déplorés, bien qu’il ait été plusieurs fois tenté de les renouveler depuis qu’il exerce le pouvoir. On m’a conté que la mère de M. Guizot était une de ces femmes fortes dont parle l’Ecriture, et qu’on trouve encore au sein des vieilles familles protestantes, réfugiées dans les provinces les plus reculées de la France. Cette digne mère avait une noble ambition pour ses enfans ; il lui avait été révélé qu’ils seraient un jour riches et puissans, et elle tachait d’aider, par une éducation solide et par des exhortations sérieuses et répétées, aux desseins qu’elle prêtait à la Providence. Ses projets d’avenir se fondaient plus particulièrement sur M. Guizot, comme on le pense bien, et souvent on la surprenait tenant son petit enfant sur ses genoux, et cherchant à l’animer par l’éloge des hommes fermes et persévérans que produisit en si grand nombre la lutte ardente de la réforme. — « Je tâche de donner de la fermeté et de l’énergie à mon pauvre François, » disait en ces momens-là cette bonne mère. Et il fallait en effet l’œil vigilant d’une mère pour découvrir que ce sont justement ces qualités-là qui manquent à M. Guizot, lui qui passe pour l’homme d’état le plus ferme et le plus inflexible, qui l’est souvent en effet, et à qui on attribue, non sans raison, les actes les plus violens du gouvernement de juillet.

M. Guizot a dit quelque part : « Pour se faire pardonner le pouvoir, il faut le garder long-temps, non y revenir sans cesse. De petites et fréquentes vicissitudes, dans une grande situation, ont, pour la masse des spectateurs, quelque chose de déplaisant et presque d’ennuyeux. Elles diminuent celui qui les accepte quand elles ne le décrient pas. » M. Guizot a très bien défini sa propre situation dans ces lignes, qu’il écrivait à l’époque de la formation du dernier ministère de M. Pasquier. Sans doute alors il ne connaissait pas aussi bien qu’aujourd’hui tous les charmes du pouvoir, il n’avait pas encore ressenti la peine qu’on éprouve à en tomber, et dans les postes inférieurs qu’il avait obtenus, il avait vu probablement d’un œil philosophique le désespoir et l’abattement des ministres dont la disgrâce entraînait la sienne. Devenu ministre à son tour, M. Guizot sentit que la place était au moins aussi agréable