Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/424

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


dieux de l’Olympe et tous les rois de la terre ? Pouvait-il deviner cette nouvelle race de souverains qui allait éclore et demander l’immortalité à son ciseau ? Quand il avait des regards de jeune homme et peut-être d’amant pour les belles montagnardes de sa pairie, imaginait-il la princesse Borghèse nue devant lui ?

Le vallon de Possagno a la forme d’un berceau ; il est fait à la taille de l’homme qui en est sorti. Il serait digne d’avoir servi à plus d’un génie, et l’on conçoit que la sublimité de l’intelligence se déploie à l’aise dans un si beau pays et sous un ciel si pur. La limpidité des eaux, la richesse du sol, la force de la végétation, la beauté de la race dans cette partie des Alpes, et la magnificence des aspects lointains que le vallon domine de toutes parts, semblent faits exprès pour nourrir les plus hautes facultés de l’âme, et pour exciter aux plus nobles ambitions. Cette espèce de paradis terrestre où la jeunesse intellectuelle peut s’épanouir avec toute sa sève printanière, cet horizon immense qui semble appeler les pas et les pensées de l’avenir, ne sont-ce pas là deux conditions principales pour le déploiement d’une belle destinée ?

La vie de Canova fut féconde et généreuse comme le sol de sa patrie. Sincère et simple comme un vrai montagnard, il aima toujours avec une tendre prédilection le village et la pauvre maisonnette où il était né. Il la fit très modestement embellir, et il venait s’y reposer à l’automne des travaux de son année. Il se plaisait alors à dessiner les formes herculéennes des paysans et les têtes vraiment grecques des jeunes filles. Les habitans de Possagno disent avec orgueil que les principaux modèles de la riche collection des œuvres de Canova sont sortis de leur vallée. Il suffit en effet de la traverser pour y retrouver à chaque pas le type de froide beauté qui caractérise la statuaire de l’empire. Le principal avantage de ces montagnardes, et celui précisément que le marbre n’a pu reproduire, est la fraîcheur du coloris et la transparence de la peau. C’est à elles que peut s’appliquer sans exagération l’éternelle métaphore des lis et des roses. Leurs yeux ont une limpidité excessive et une nuance incertaine, à la fois verte et bleue, qui est particulière à la pierre appelée aigue-marine. Canova aimait particulièrement la morbidezza de leurs cheveux blonds, abondons et lourds. Il les