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Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/422

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fébrile, je m’imaginai que j’étais en Amérique, dans une de ces éternelles solitudes que l’homme n’a pu conquérir encore sur la nature sauvage. Tu ne saurais te figurer combien cette illusion s’empara de moi ; je m’attendais presque à voir le boa dérouler ses anneaux sur les ronces desséchées, et le bruit du vent me semblait la voix des panthères errantes parmi les rochers. Je traversai ce désert sans rencontrer un seul accident qui dérangeât mon rêve ; mais au détour de la montagne je trouvai une petite niche creusée dans le roc avec sa madone, et la lampe que la dévotion des montagnardes entretient et rallume chaque soir, jusque dans les solitudes les plus reculées. Il y avait au pied de l’autel rustique un bouquet de fleurs cultivées et nouvellement cueillies. Cette lampe encore fumante, ces fleurs de la vallée, toutes fraîches encore, à plusieurs milles dans la montagne stérile et inhabitée, étaient les offrandes d’un culte plus naïf et plus touchant qu’aucune chose que j’aie vue en ce genre. En général, ces croix et ces madones s’élèvent dans le désert au lieu où s’est commis quelque meurtre, ou bien là où est arrivée, par accident, quelque mort violente. A deux pas de la madone était un précipice qu’il fallait côtoyer pour sortir du défilé. La lampe, sinon la protection de la Vierge, devait être fort utile aux voyageurs de nuit.


………… Une idée folle, l’illusion d’un instant, un rêve qui ne fait que traverser le cerveau suffit pour bouleverser toute une âme et pour emporter dans sa course le bonheur ou la souffrance de tout un jour. Ce voyage d’Amérique avait déroulé en cinq minutes un immense avenir devant moi, et quand je me réveillai sur une cime des Alpes, il me sembla que de mon pied j’allais repousser la terre et m’élancer dans l’immensité. Ces belles plaines de la Lombardie, cette mer Adriatique qui flottait comme un voile de brume à l’horizon, tout cela m’apparut comme une conquête épuisée, comme un espace déjà franchi. Je m’imaginai que si je voulais, je serais demain sur la cime des Andes. Les jours de ma vie passée s’effacèrent et se confondirent en un seul. Hier me sembla résumer parfaitement trente ans de fatigue ; aujourd’hui, ce mot terrible, qui dans la grotte d’Oliero m’avait représenté l’effrayante immobilité de la tombe, s’effaça du livre de ma vie. Cette force détestée, cette morne résistance à la douleur,