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chercher ou pour éviter quoi que ce soit ; un corps plus dur à la fatigue que celui d’un buffle ; une âme irritée, sombre et hautaine, avec un caractère indolent, silencieux, calme comme l’eau de cette source qui n’a pas un pli à la surface, mais qu’un grain de sable bouleverse.

Je ne sais pourquoi toute réflexion sur l’avenir me cause une humeur insupportable. J’eus besoin de reporter mes regards sur certaines faces du passé, et je m’adoucis aussitôt. Je pensai à notre amitié, j’eus des remords d’avoir laissé tant d’amertume entrer dans ce pauvre cœur. Je me rappelai les joies et les souffrances que nous avons partagées. Les unes et les autres me sont si chères, qu’en y pensant je me mis à pleurer comme une femme.

En portant mes mains à mon visage, je respirai l’odeur d’une sauge dont j’avais touché les feuilles quelques heures auparavant. Cette petite plante fleurissait maintenant sur sa montagne à plusieurs lieues de moi. Je l’avais respectée. Je n’avais emporté d’elle que son exquise senteur. D’où vient qu’elle me l’avait laissée ? Quelle chose précieuse est donc le parfum, qui, sans rien faire perdre à la plante dont il émane, s’attache aux mains d’un ami, et le suit en voyage pour le charmer et lui rappeler long-temps la beauté de la fleur qu’il aime ! — Le parfum de l’âme, c’est le souvenir. C’est la partie la plus délicate, la plus suave du cœur, qui se détache pour embrasser un autre cœur et le suivre partout. L’affection d’un absent n’est plus qu’un parfum ; mais qu’il est doux et suave ! qu’il apporte à l’esprit abattu et malade de bienfaisantes images et de chères espérances ! — Ne crains pas, ô toi qui as laissé sur mon chemin cette trace embaumée, ne crains jamais que je la laisse se perdre. Je la serrerai dans mon cœur silencieux, comme une essence subtile dans un flacon scellé. Nul ne la respirera que moi, et je la porterai à mes lèvres dans mes jours de détresse pour y puiser la consolation et la force, les rêves du passé, l’oubli du présent.


Je me souviens que lorsque j’étais enfant, les chasseurs apportaient à la maison vers l’automne de belles et douces palombes ensanglantées. On me donnait celles qui étaient encore vivantes, et j’en prenais soin. J’y mettais la même