Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/403

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


sautant du balcon sur l’esplanade, que vous allez me laisser ma liberté, docteur aimable ?

— Vous me forcez de transiger avec ma conscience, dit-il en se penchant sur le balcon. J’ai juré de vous ramener à Venise, mais je ne me suis pas engagé à vous y ramener un jour plutôt que l’autre....

— Certainement, cher docteur. Je pourrais ne retourner à Venise que l’année prochaine, et pourvu que nous fissions notre entrée ensemble par la Giudecca....

— Vous moquez-vous de moi ? s’écria-t-il.

— Certainement, docteur, répondis-je. Et nous eûmes ensemble une dispute épouvantable, laquelle se termina par de mutuelles concessions. Il consentit à me laisser seul, et je m’engageai à être de retour à Venise avant la fin de la semaine.

Soyez à Mestre samedi soir, dit le docteur, j’irai au-devant de vous avec Catullo et la gondole.

— J’y serai, docteur, je vous le jure.

— Jurez-le par notre meilleur ami, par celui qui était encore là ces jours passés pour vous faire entendre raison.

— Je jure par lui, répondis-je, et vous pouvez croire que c’est une parole sacrée. Adieu, docteur.

Il serra ma main dans sa grosse main rouge, et faillit la briser comme un roseau. Deux larmes coulèrent silencieusement sur ses joues. Puis il leva les épaules et rejeta ma main, en disant : — Allez au diable ! — Quand il eut fait dix pas en courant, il se retourna pour me crier : — Faites couper vos talons de bottes avant de vous risquer dans les neiges. Ne vous endormez pas trop près des rochers ; songez qu’il y a par ici beaucoup de vipères. Ne buvez pas indistinctement à toutes les sources sans vous assurer de la limpidité de l’eau, sachez que la montagne à des veines malfaisantes. Fiez-vous à tout montagnard qui parlera le vrai dialecte. Mais si quelque traînard vous demande l’aumône en langue étrangère ou avec un accent suspect, ne mettez pas la main à votre poche, n’échangez pas une parole avec lui. Passez votre chemin ; mais ayez l’œil sur son bâton.

— Est-ce tout, docteur ?

— Soyez sûr que je n’omets jamais rien d’utile, répondit-il d’un