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Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/400

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sa pipetta. Il me proposa d’aller avec lui déjeuner à une boutique de café sur les fossés de la citadelle, en attendant que le voiturin qui devait nous ramener à Venise eût fini de se préparer au voyage. J’y consentis.

Je te recommande, si tu dois revenir par ici, le café des fossés, à Bassano, comme une des meilleures fortunes qui puisse tomber à un voyageur ennuyé des chefs-d’œuvre classiques de l’Italie. Tu le souviens que quand nous partîmes de France, tu n’étais avide, disais-tu, que de marbres taillés. Tu m’appelais sauvage, quand je te répondais que je laisserais tous les palais du monde pour aller voir une belle montagne de marbre brut dans les Apennins ou dans les Alpes. Tu te souviens aussi qu’au bout de peu de jours, tu fus rassasié de statues, de fresques, d’églises et de galeries. Le plus doux souvenir qui te resta dans la mémoire fut celui d’une eau limpide et froide où tu lavas ton front chaud et fatigué dans un jardin de Gênes. C’est que les créations de l’art parlent à l’esprit seul, et que le spectacle de la nature parle à toutes les facultés. Il nous pénètre par tous les pores comme par toutes les idées. Au sentiment tout intellectuel de l’admiration, l’aspect des campagnes ajoute le plaisir sensuel. La fraîcheur des eaux, les parfums des plantes, les harmonies du vent circulent dans le sang et dans les nerfs, en même temps que l’éclat des couleurs et la beauté des formes s’insinuent dans l’imagination. Ce sentiment de plaisir et de bien-être est appréciable à toutes les organisations, même aux plus grossières ; les animaux l’éprouvent jusqu’à un certain point. Mais il ne procure aux organisations élevées qu’un plaisir de transition, un repos agréable après des fonctions plus énergiques de la pensée. Aux esprits vastes, il faut le monde entier, l’œuvre de Dieu et les œuvres de l’homme. La fontaine d’eau pure t’invite et te charme : mais tu n’y peux dormir qu’un instant. Il faudra que tu épuises Michel-Ange et Raphaël avant de t’arrêter de nouveau sur le bord du chemin ; et quand tu auras lavé la poussière du voyage dans l’eau de la source, ta repartiras en disant : — Voyons ce qu’il y a encore sous le soleil.

Aux esprits médiocres et paresseux comme le mien, le revers d’un fossé suffirait pour dormir toute une vie, s’il était permis de faire en dormant ou en rêvant ce dur et aride voyage. — Mais