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sur ses débris flottans, il eût été impossible à la frégate de lutter, faute de bras, contre ce double danger, de couler ou de sauter, qu’elle venait de surmonter. Des Anglais recueillis à bord, plusieurs étaient aussi grièvement blessés. L’eau entrée dans le navire avait forcé d’évacuer la cale, les batteries, le poste des chirurgiens : morts, blessés et hommes encore valides gisaient pêle-mêle sur le pont. Epuisé de fatigue, entouré de quelques officiers sanglans, mutilés, Du Couëdic était encore à son poste de combat. Il annonce qu’il veut parler. Ceux des matelots qui peuvent marcher se hâtent d’accourir autour de lui ; les blessés eux-mêmes font quelques pas, ou du moins se soulèvent péniblement, pour perdre le moins possible de ce qu’il va dire ; tous prêtent une oreille attentive, un silence religieux s’établit. Du Couëdic commence par adresser au reste de ses braves matelots des éloges bien mérités sans doute, sur le zèle, la bravoure, l’obéissance, le sang-froid dans le péril dont ils ont donné tant de preuves dans le courant de la journée. Les matelots anglais reçoivent de sa bouche le même tribut d’éloges. Il ajoute que « c’est leur arrivée à bord de la Surveillante, l’énergie qu’ils ont déployée, qui ont fait le salut de la frégate ; que sans eux elle coulait nécessairement, faute de bras pour la manœuvrer ; que, d’un autre côté, leur pavillon national, qu’ils avaient si vaillamment défendu, flottait encore au haut de leur frégate lorsqu’elle a sauté ; que loin de sa pensée est l’orgueil de croire que George Farmer eût jamais amené devant lui ce pavillon ; qu’en conséquence il ne saurait voir en eux des prisonniers de guerre, mais des naufragés arrachés à un désastre imminent ; qu’ils ne sont point des captifs, des vaincus au milieu d’un équipage ennemi ; qu’ils doivent se croire au contraire au milieu d’amis, de libérateurs, plus heureux de les avoir arrachés aux périls qui les menaçaient qu’ils ne sauraient l’être eux-mêmes d’y avoir échappé. » Les matelots français, dignes d’entendre ce langage, se montrent animés des sentimens que leur capitaine vient d’exprimer, ils tendent la main aux Anglais, ils les serrent dans leurs bras. Ils mettent à la disposition des nouveau-venus ce qu’ils ont de vivres et de vêtemens, car de ceux-ci le plus grand nombre était nu, ou à peu près nu.

La Surveillante ne courant plus de danger imminent, Du Couëdic