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Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/368

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soir-là Mme Dorval. Les chastes oreilles de M. Thiers et de ses alentours se révoltaient rien qu’à l’idée de ce drame. L’auteur eut beau lui objecter qu’il avait été représenté cent fois à l’Odéon, théâtre royal dans la dépendance du ministère ; il invoqua inutilement la foi des traités, en lui mettant sous les yeux celui qu’il tenait de la Comédie Française, et que le ministre lui-même avait approuvé [1] ; M. Thiers ne voulut rien entendre. Il avoua, il est vrai, qu’il n’avait lu ni vu cet ouvrage ; mais le Constitutionnel le trouvait immoral, et il ne pouvait le laisser représenter. Nous ne savons pas les motifs qui ont porté un des plus graves rédacteurs du Constitutionnel à s’élever avec tant de force contre le drame d’Antony, qui est un chef-d’œuvre de décence et de mesure, si on le compare à Amphitryon, à Tartuffe, à George Dandin, et même à un grand nombre d’ouvrages modernes qu’on représente journellement au Théâtre-Français. Il nous répugne d’admettre qu’une scène d’un assez bon comique, où l’on tourne en ridicule les abonnés du Constitutionnel, et qui est devenue proverbiale à force d’être connue, ait excité l’horreur et l’indignation de ce journal. Nous ne voulons pas croire non plus que les vieux amis ministériels de Mlle Mars persécutent Mme Dorval à son profit. Ce serait une sale intrigue, beaucoup plus honteuse que la scène la plus libre du drame romantique le plus obscène, et nous repoussons encore une telle idée. Quant à M. Thiers, nous ne sommes pas étonnés qu’il ait saisi l’occasion de faire un petit acte de despotisme très favorable à ses intérêts d’ailleurs, car le budget des beaux arts doit être discuté dans peu de jours, et M. Thiers doit être fort empressé de complaire aux membres de la commission de la chambre chargés d’examiner ce budget. Or, parmi ces membres, on compte deux propriétaires du Constitutionnel et un ancien rédacteur de ce journal, tous acharnés détracteurs du drame et de la comédie actuels.

  1. Voici ce traité :
    « Entre les soussignés : — M. Alexandre Dumas — et M. Jouslin de la Salle, directeur de la Comédie Française :
    « A été convenu ce qui suit :
    « Au moment où Mme Dorval entrera, et pour son début elle jouera Antony ;
    « Puis M. Dumas donnera à M. Jouslin de la Salle une comédie en cinq actes pour Mme Dorval, ou deux comédies en trois actes ;
    « Cette comédie jouée, M. Jouslin mettra Christine au répertoire ;
    « Puis, au mois de juillet il montera le drame de Charles VII.
    « Paris, ce 18 novembre 1833. »
    (M. Alexandre Dumas se propose d’attaquer devant le tribunal de commerce M. Jouslin de la Salle en exécution de ce traité.)