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Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/354

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déjà si compromis humainement. Mais en songeant à quels sentimens patriotiques et évangéliques a cédé M. de La Mennais, en considérant l’influence rapide que son livre va obtenir, nous ne pouvons que nous réjouir de son imprudence généreuse, si imprudence il y a, et l’en féliciter. Il est des entraînemens dévoués, des témérités oublieuses d’elles-mêmes, qui enlèvent les cœurs. Quelque chose de martial et de chevaleresque sied aussi au prêtre chrétien. La belle âme, l’âme virginale de Pellico a pu tout pardonner, tout excuser et bénir encore ; il s’en est revenu, après dix années de captivité féroce, comme un agneau tondu qui ne redemande pas sa laine. Je l’en admire et l’en révère. Mais il y a manière pourtant d’être chrétien, en l’étant un peu différemment, et en gardant dans sa veine un reste du sang des Machabées.

La vie polémique et doctrinale de M. de La Mennais se peut diviser déjà en deux parties tranchées durant lesquelles il a poursuivi le même but, mais par deux procédés contraires. Il a été frappé, avant tout, de l’état d’indifférence en matière de religion, de la tiédeur égoïste et de la corruption matérielle de la société ; tout son effort a tendu à rendre la vie et le souffle à ce qu’il voyait comme un cadavre. Il s’est mis, dès le premier jour, à vouloir ressusciter moralement et spiritualiser de nouveau ce grand corps. Telle est la vraie unité de la vie et de l’œuvre de M. de La Mennais. Seulement il a employé à cet effet deux méthodes bien opposées. Frappé d’abord de l’indifférence religieuse et de l’inertie froide où croupissaient les premières couches de la société, il a désespéré de toute cette masse, si on n’y faisait descendre l’esprit et la purification par en haut, c’est-à-dire parles gouvernemens, et au-delà des gouvernemens, par le Saint-Siège. Il n’a jamais eu pour les gouvernemens une estime bien décidée ; il ne les a considérés à son premier point de vue que comme un canal possible de transmission, et dans le cas où ils se refuseraient à transmettre la doctrine supérieure, il les a dénoncés comme un obstacle : on se rappelle les belles invectives du premier tome de l’Indifférence. Mais avec le temps, M. de La Mennais est venu à comprendre que non-seulement les gouvernemens se refusaient à transmettre la doctrine antique à la fois et régénératrice, mais que le Saint-Siège se refusait à la verser présentement, et qu’il demeurait plus sourd que le rocher,