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vait placer une garde humaine dans le sanctuaire ; on chercha parmi la milice céleste quel était le saint qui donnait le plus de garantie de vigilance et de dévouement. Saint Christophe, qui avait porté Notre-Seigneur sur ses épaules, et dont la taille gigantesque constatait la force, obtint, après une légère discussion, la préférence sur saint Michel, que l’on regardait comme trop jeune pour avoir la prudence nécessaire à l’emploi dont on voulait l’honorer. On chargea le plus habile sculpteur de Berne de modeler la statue que l’on devait placer près de l’autel pour épouvanter les voleurs, comme on place un mannequin dans un champ de chenevis pour effrayer les oiseaux. Sous ce rapport, lorsque l’œuvre fut achevée, elle dut certainement réunir tous les suffrages, et saint Christophe lui-même, si Dieu lui accorda la jouissance de voir du ciel le portrait qu’on avait fait de lui sur la terre, dut être fort émerveillé du caractère guerroyant qu’avait pris, sous le ciseau créateur de l’artiste, sa tranquille et pacifique personne.

En effet, l’image sainte était haute de vingt-deux pieds, portait à la main une hallebarde, au côté une épée, et était peinte, de la tête aux pieds, en rouge et en bleu, ce qui lui donnait une apparence tout-à-fait formidable.

Ce fut donc avec toutes ces chances de remplir fidèlement sa mission, et après avoir entendu un long discours sur l’honneur qui lui était accordé, et sur les devoirs que cet honneur lui imposait, que le saint fut installé en grande pompe derrière le maître-autel, qu’il dépassait de toute la longueur du torse.

Deux mois après le saint-sacrement était volé.

On devine quelle rumeur cet accident causa dans la paroisse, et la déconsidération qui en rejaillit tout naturellement sur le pauvre saint. Les plus exaspérés disaient qu’il s’était laissé corrompre, les plus modérés, qu’il s’était laissé intimider. Un troisième parti, plus fanatique que les deux autres, déblatérait aussi contre lui sans ménagement aucun : c’était le parti des Michélistes, qui, en minorité lors de la discussion, avait conservé sa rancune religieuse avec toute la fidélité d’une haine politique. Bref, à peine si une ou deux voix osèrent prendre la défense du gardien infidèle. Il fut donc ignominieusement exilé du sanctuaire qu’il avait si mal défendu ; et