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Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/316

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REVUE DES DEUX MONDES.

suite de la vérité, telle qu’il la comprend : il est calme, persévérant, inébranlable ; il travaille, observe les hommes et les choses sans interruption ; il écrit tous les jours, et immensément : il est toujours prêt à écrire, parce qu’il ne sait pas écrire ; le style lui est aussi étranger que la poésie et l’histoire ; et si jamais il rencontrait l’éloquence, il croirait tomber dans l’erreur. Il entasse analyse sur analyse, réformes sur réformes ; il accumule manuscrits, plans, innovations ; il embrasse tout : sa tête, une des plus puissantes qui aient jamais enfermé la pensée, blanchit avec sérénité dans le travail des théories et dans le spectacle des révolutions ; et toujours laborieux, toujours tranquille, l’illustre vieillard s’est éteint doucement l’an dernier, n’ayant eu dans sa vie d’autre occupation que l’utilité du genre humain.

La série des travaux de Bentham est longue : depuis 1776, où, dans ses Fragmens sur le gouvernement, il attaqua Blakstone, jusqu’à l’heure de sa mort, le publiciste anglais n’a pas cessé de donner cours à ses idées par d’innombrables manuscrits. Les traités qu’en a extraits Dumont de Genève sont connus de tous ceux qu’occupe la philosophie des lois. Aujourd’hui que la mort nous a ravi Bentham et Dumont, voici un nouvel interprète du grand théoricien, M. le docteur John Bowring, qui vient offrir à notre curiosité la science de la morale construite par Bentham[1]. M. Bowring, connu en France par l’intelligente activité de ses négociations commerciales, a été4’élève et l’ami de Bentham qui l’a choisi pour l’un de ses exécuteurs testamentaires, et lui a laissé ses papiers et ses écrits dans leur précieuse confusion. Nous croyons savoir que M. Bowring considère comme un devoir la publication complète des travaux inédits de son illustre maître : jamais hommage funéraire n’aura été plus utile à la science. Nous désirons nous attacher sur-le-champ à l’analyse et à l’appréciation de cette première publication qui a pour objet le fondement même des principes humains, la morale, et doit, par voie de conséquence, nous faire descendre dans l’intimité même de la pensée de Bentham.

  1. Déjà, en 1789, Bentham avait écrit une Introduction aux Principes de la morale et de la législation. Les principes sont restés les mêmes, mais la forme de l’exposition a dû varier en se perfectionnant.