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les attaques et les calomnies de ses adversaires, que dans les approbations et les applaudissemens de ses amis. Si les affaires et le pouvoir lui conviennent mieux que la défense de la liberté, il sera Pitt ; si l’amour de l’humanité, de la démocratie et de l’émancipation populaire vient le disputer à l’aristocratie de son éducation, de ses goûts et de ses souvenirs, il sera Fox. Luttes de la parole, duel de l’éloquence et du génie, vous suffisez à remplir une vie. C’est un bon et noble emploi de ses facultés que de les user dans les communs intérêts, dans les travaux du cabinet, dans les associations publiques, dans les clubs, dans l’ardeur des discussions et des nuits. On ne vieillit pas, c’est vrai, mais on a vécu avec une intense et puissante énergie ; on a grandement influé sur les affaires, on a traversé les plaisirs, on a mené une vie large, utile, complète, illustre.

C’est bien : mais cette existence politique et légale n’accorde ses jouissances et ses privilèges qu’en retour d’une adhésion entière à ses préjugés et à ses maximes ; pour s’y promener puissant, il faut en être le sujet et l’esclave ; et le despotisme des mœurs étouffe l’indépendance des idées. La pensée est condamnée à se taire devant la pratique de la religion et de la légalité ; elle est toujours dans les universités sous le coup des disgrâces de Locke à Oxford ; elle se fait dissimulée, hypocrite ; elle n’est pas libre ; elle est parlementaire et constitutionnelle. Le joug pèse sur toutes les têtes et ne sera secoué que par ces énergiques natures qui prévalent ou qui meurent ; or, l’Angleterre, depuis cinquante ans, a vu deux illustres révoltés s’élever contre sa constitution et ses lois : un poète et un philosophe, Byron et Bentham.

Où va Childe-Harold ? que cherche-t-il sur les mers, dans l’Orient et dans la Grèce ? si ce n’est une place plus indépendante que son siège de pair à Westminster, pour y juger son pays. Londres ne doit pas s’applaudir d’avoir fermé ses coteries et ses salons au jeune lord ; cette ville a banni plus que Coriolan et plus qu’Alcibiade ; l’exilé ne demandera pas sa vengeance à quelque peuple barbare, il la demandera aux idées, plus encore à la poésie, et au rebours du prodige attribué à ce poète de l’antiquité, dont les chants harmonieux soulevaient les pierres pour former des murailles, les accens de Byron feront tomber pièce à pièce, de ruine