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Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/278

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— La mienne est vierge de son sang ; mes premiers coups ont porté à faux, et ensuite les tiens ne m’ont pas laissé de place.

— Ah ciel ! c’est encore vrai. Tu as voulu l’assassiner, et la fatalité m’a contraint de faire moi-même l’action dont j’avais horreur.

— Cela te plaît à dire, mon cher ; tu venais de très bon cœur au rendez-vous.

— C’est que j’avais en effet le pressentiment instinctif de ce que mon mauvais génie allait me faire commettre… Après tout, c’était ma destinée et la sienne. Nous voilà donc délivrés de lui ! Mais pourquoi, diable ! as-tu vidé ses poches ?

— Précaution et présence d’esprit de ma part. En le trouvant dépouillé de son argent et de son portefeuille, on cherchera l’assassin dans la plus basse classe, et jamais on ne soupçonnera des gens comme il faut. Cela passera pour un acte de brigandage, et non pour une vengeance particulière. Ne te trahis pas toi-même par une sotte émotion, lorsque tu entendras parler demain de l’événement, et nous n’avons rien à craindre. Approche la bougie, que je brûle ces papiers ; quant à l’argent monnayé, cela n’a jamais compromis personne.

— Arrête ! dit Leoni en saisissant une lettre que le marquis allait brûler avec les autres. J’ai vu là le nom de famille de Juliette.

— C’est une lettre à madame Ruyter, dit le marquis. Voyons :

« Madame, s’il en est temps encore, si vous n’êtes point partie dès hier en recevant la lettre par laquelle je vous appelais auprès de votre fille, ne partez point. Attendez-la, ou venez à sa rencontre jusqu’à Strasbourg, je vous y ferai chercher en arrivant. J’y serai avec mademoiselle Ruyter avant peu de jours. Elle est décidée à fuir l’infamie et les mauvais traitemens de son séducteur. Je viens de recevoir d’elle un billet qui m’annonce enfin cette résolution. Je dois la voir cette nuit pour fixer le moment de notre départ. Je laisserai toutes mes affaires pour profiter de la bonne disposition où elle est, et où les flatteries de son amant pourraient bien ne pas la laisser toujours. L’empire qu’il a sur elle est encore immense. Je crains que la passion qu’elle a pour ce misérable ne soit éternelle, et que son regret de l’avoir quitté ne vous fasse verser encore bien des larmes à toutes deux. Soyez