Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/242

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


passe de la royauté à la république. L’ère des peuples est revenue ; reste à savoir comment elle sera remplie.

« Il faudra d’abord que l’Europe se nivelle dans un même système ; on ne peut supposer un gouvernement représentatif en France et des monarchies absolues autour de ce gouvernement. Pour arriver là, il est trop probable qu’on subira des guerres étrangères, et qu’on traversera à l’intérieur une double anarchie morale et physique.

« Quand il ne s’agirait que de la seule propriété, n’y touchera-t-on point ? restera-t-elle distribuée comme elle l’est ? Une société où des individus ont deux millions de revenu, tandis que d’autres sont réduits à remplir leurs bouges de monceaux de pourriture pour y ramasser des vers, vers qui, vendus aux pécheurs, sont le seul moyen d’existence de ces familles elles-mêmes autochthones du fumier, une telle société peut-elle demeurer stationnaire sur de tels fondemens au milieu du progrès des idées ?

« Mais si l’on touche à la propriété, il en résultera des bouleversemens immenses, qui ne s’accompliront pas sans effusion de sang ; la loi du sang et du sacrifice est partout : Dieu a livré son fils aux clous de la croix, pour renouveler l’ordre de l’univers. Avant qu’un nouveau droit soit sorti de ce chaos, les astres se seront souvent levés et couchés. Dix-huit cents ans depuis l’ère chrétienne n’ont pas suffi à l’abolition de l’esclavage ; il n’y a encore qu’une très petite partie accomplie de la mission évangélique.

« Ces calculs ne vont point à l’impatience des Français : jamais, dans les révolutions qu’ils ont faites, ils n’ont admis l’élément du temps, c’est pourquoi ils seront toujours ébahis des résultats contraires à leurs espérances. Tandis qu’ils bouleversent, le temps arrange ; il met de l’ordre dans le désordre, rejette le fruit vert, détache le fruit mûr, sasse et crible les hommes, les mœurs et les idées.

« Quelle sera la société nouvelle ? Je l’ignore. Ses lois me sont inconnues ; je ne la comprends pas plus que les anciens ne pouvaient comprendre la société sans esclaves produite par le christianisme. Comment les fortunes se nivelleront-elles, comment le salaire se balancera-t-il avec le travail, comment la femme parviendra-t-elle à l’émancipation complète ? Je n’en sais rien. Jusqu’à présent la