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Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/203

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hasard dans l’histoire. C’est-à-dire que M. Hugo fait, au nom de son caprice, ce que Voltaire faisait au nom de la polémique philosophique.

Cette singularité pouvait paraître inexplicable avant la nouvelle préface que nous avons sous les yeux ; mais aujourd’hui le problème se résout en se posant. Il n’y a pas lieu de s’étonner si M. Hugo viole obstinément les données les plus évidentes de l’histoire après les aveux qu’il a pris soin de nous faire. Puisqu’il ramène toutes les lois de la poésie dramatique à l’antithèse morale, comme il avait précédemment ramené toutes les lois du style à l’antithèse des images, ce n’est pas merveille si l’histoire le gène et s’il la rudoie pour élargir son chemin. Sans nul doute le contraste des caractères est une source féconde d’émotions et de beautés ; sans nul doute la cagoule à côté du masque peut être quelquefois d’un effet terrible ; mais il y a dans l’histoire et dans l’humanité autre chose que des contrastes ; il y a les ressorts secrets des événemens et le jeu mystérieux des passions. Vouloir fonder la moralité poétique sur les contrastes, c’est s’imposer d’emblée la nécessité de violer l’histoire toutes les fois que les contrastes ne s’y rencontrent pas, de violer la science de l’âme humaine toutes les fois que les passions s’y développent sans se heurter. A ce compte l’histoire et la philosophie ne sont plus pour le poète que des mots vides et sans valeur ; à ce compte, une fois la loi trouvée pour dramatiser la fantaisie, les livres et les hommes ne servent plus de rien ; il est inutile d’avoir étudié, inutile d’avoir vécu. Fouiller au fond de sa conscience pour y remuer les cendres des passions, feuilleter la mémoire de ses amis pour y lire le secret de leurs rides prématurées, c’est une tâche superflue ; essayer dans le commerce familier des penseurs et des hommes d’état de pénétrer le mécanisme des révolutions, c’est une tentative sans profit pour la poésie.

Et quand le poète a rayé de ses méditations les livres et les hommes, que lui reste-t-il donc pour agir sur nous ? Il lui reste un style éblouissant d’images et de broderies, une parole harmonieuses et sonore qui amuse l’oreille sans chercher le chemin de l’âme ; il lui reste le monde visible pour distraire les yeux pendant une soirée : mais ce monde est borné, ce monde de pourpre et de moire s’use bien vite sous la main du poète. Aussi voyez quelle monotonie dans ces spectacles, qui voudraient être si variés !