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Ce que l’on pouvait attendre de cette longue correspondance entre deux hommes également dévoués à l’art, à la poésie, c’étaient ou de belles et savantes théories, comme Goethe nous en a donné ailleurs, ou des critiques profondes, ou un échange de plans d’ouvrages, d’aperçus nouveaux, tantôt sur le théâtre, sur la musique, sur le roman ou l’opéra. Ou bien, ce que l’on eût peut-être encore préféré, c’était de voir Goethe sortir enfin de cette attitude posée et solennelle qu’il garde même dans sa correspondance avec Schiller ; c’était de le voir librement s’épancher, de pénétrer dans les replis de son âme, dans les habitudes de sa vie. C’était de pouvoir ainsi étudier l’homme, après avoir étudié le poète, et de trouver au fond de son cœur les premières souffrances de Werther, l’idée créatrice de Faust.

Mais non, c’est toujours le grave et majestueux Goethe, toujours le ministre de Weimar, toujours l’auteur d’Iphigénie, l’homme solennel qui tient cachée son émotion, et domine son laissez-aller. Zelter est pour lui un correspondant actif et zélé qui lui rend compte des nouvelles pièces que l’on joue à Berlin, des nouveaux acteurs qui paraissent, des réunions de l’Académie de chant et des chroniques littéraires, et Goethe reçoit ces lettres avec la dignité et le sourire de bienveillance d’un grand seigneur à qui un employé subalterne adresse un rapport.

Zelter, avec son caractère enthousiaste, s’extasie sur tout ce que Goethe fait paraître, et Goethe le loue de la rectitude de son jugement.

Après cela, il se trouve dans ces lettres des détails si fastidieux, de longues pages si niaises, que par respect pour les deux célèbres correspondans, si ce n’est pour le public, l’éditeur aurait dû les élaguer. C’est ainsi que Zelter envoie à Goethe un panier de betteraves, et il faut que dans cinq ou six lettres successives, nous apprenions comment ces betteraves étaient emballées, quel soin en a pris la femme de Zelter à qui on les a confiées, et enfin quel jour elles sont arrivées à leur destination. Une autre fois, même histoire pour un paquet de tabac. Plus loin c’est Goethe qui envoie une bague à son ami, et le lecteur doit apprendre patiemment d’où vient la pierre de cette bague, quel est l’orfèvre qui la grave, pourquoi il y travaille avec tant de lenteur, et par quel courrier elle partira.

Pendant ce temps, la science et la littérature allemande prennent un nouveau développement. Schlegel, Tieck, Novalis, Werner, Görres, J. Paul, Schelling, s’élèvent aux sommités de la poésie et de la philosophie, et à peine si l’on nous en dit un mot. Pendant ce temps la guerre éclate en Allemagne ; la Saxe est envahie, la Prusse est envahie ; l’aigle de Napoléon étend ses ailes sur Berlin, et nous ne savons rien de tout cela,