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s’accommode, et, Dieu merci, l’orgueil et la folie ne l’ont jamais égaré au point de lui faire croire qu’il suffisait d’une parole pour renverser ce qui existe. Si les choses qui lui semblent mauvaises paraissaient telles au plus grand nombre, la société n’aurait pas besoin de son conseil pour les détruire et les réformer.

Indiana et Valentine ne sont pas un pamphlet contre le mariage, mais bien un tableau exact ou infidèle, c’est au lecteur à juger, des souffrances morales infligées à une âme délicate et pure par la brutalité impérieuse et par l’égoïsme poli. Comme le mariage et l’amour peuvent très bien exister en dehors de ces deux conditions, la vérité poétique du tableau n’a rien à faire avec les institutions et les passions qui servent à l’encadrer.

Il y a sans nul doute des âmes nobles et généreuses qui s’accommodent très bien d’une vie uniforme et paisible, et qui ne souhaitent jamais rien au-delà, qui étudient les défauts et les vices qu’elles sont appelées à subir pour les corriger et se faire, par un travail persévérant, des journées plus sereines et plus douces. Que la paix et le bonheur soient avec elles, car ces obscurs dévouemens méritent une récompense éclatante. Il y a des passions sincères qui marchent à leur but sans arrière-pensée, qui ne prévoient pas l’abandon au-delà du plaisir, qui ne rêvent pas l’indépendance dans la possession, qui voient dans l’amour autre chose que la soumission et le commandement, qui ne conçoivent pas le bonheur sans un échange également prodigue et aveugle des deux parts ; ces passions-là sont grandes, nobles, poétiques, dignes d’admiration et d’enthousiasme. Dans le malheur et l’abaissement, elles méritent encore l’estime et l’amnistie des âmes les plus calmes et les plus désintéressées ; elles peuvent offrir aux regards du sage un spectacle douloureux et déchirant, mais elles n’avilissent pas celui qui les endure ; elles peuvent défier le mépris, et le poète n’a pas à les flétrir.

Est-ce à dire que l’égoïsme et la brutalité seront à jamais protégés par un privilège inviolable et sacré, et que la poésie n’aura pas le droit de les atteindre ? Chose singulière ! Indiana, qu’on a donné pour un plaidoyer contre le mariage et l’amour, se résout dans une affection pure et sereine, assez sûre d’elle-même pour ne craindre ni la durée, ni le nombre des jours pareils, assez