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Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/101

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lui, ignorant d’ailleurs ce qui se passait sur ses derrières, ne pouvait venir le dégager : il n’y avait donc plus qu’un espoir, faire une trouée à travers ce mur vivant, dont on ne pouvait calculer l’épaisseur, et, arrivé de l’autre côté, fuir à grande course de chevaux vers Lausanne. Seize chevaliers entourèrent leur duc, et mettant leurs lances en arrêt, traversèrent avec lui l’armée confédérée dans toute sa profondeur. Quatre tombèrent en route : ce furent les sires de Grimberghes, de Rosimbos, de Mailly et de Montaigu. Les douze qui demeurèrent en selle gagnèrent Morges avec leur maître, faisant en deux heures une course de douze lieues. C’était tout ce qui restait au Téméraire de sa riche et puissante armée.

Du moment où le duc cessa de résister, rien ne résista plus. Les confédérés parcoururent le champ de bataille, frappant tout ce qui était debout, achevant tout ce qui était tombé ; aucune grace ne fut faite, excepté aux femmes : on poursuivit avec des barques les Bourguignons qui tentaient de fuir par le lac ; l’eau était chargée de corps morts et rouge de sang ; et pendant long-temps les pêcheurs, en tirant leurs filets, amenèrent des fragmens d’armures et des tronçons d’épée.

Le camp du duc de Bourgogne et tout ce qu’il contenait tomba au pouvoir des Suisses : le logis du duc, avec ses étoffes, ses fourrures, les armes précieuses qu’il renfermait, fut donné par les vainqueurs au duc René de Lorraine, comme un témoignage d’admiration pour son courage pendant cette journée. Les confédérés se partagèrent l’artillerie ; chaque canton qui avait envoyé des combattans en obtint quelques pièces comme trophée de la bataille. Morat en eut douze. J’allai voir, dans l’endroit où on les conserve, ces vieux souvenirs de cette grande défaite. Ces canons ne sont point coulés tout d’une pièce, mais se composent d’anneaux alternativement saillans et rentrans, soudés les uns aux autres, mode de fabrication qui devait leur ôter beaucoup de leur solidité.

En 1828 ou 1829, Morat demanda des canons a Fribourg, afin de célébrer bruyamment la fête de la confédération : cette demande ne fut point accueillie par la métropole du canton, je ne sais pour quelle cause. Les jeunes gens alors se rappelèrent les canons du duc Charles, et les tirèrent de l’arsenal où ils dormaient depuis quatre siècles ; il leur paraissait digne d’eux de célébrer l’anniver-