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adversaire Talleyrand, éternel comme lui, et donnant tous deux à l’historien le curieux spectacle de deux vieillards à demi mourans, dont les mains tremblantes, étendues d’un bout de l’Europe à l’autre, se disputent l’empire du monde.

M. de Metternich s’était emparé de l’esprit du pieux et borné vicomte de Montmorency, et lui avait fait envisager la guerre d’Espagne comme une sainte croisade. M. de Montmorency, lancé par l’habile Metternich près de l’empereur Alexandre, s’était porté garant, en sa qualité de plénipotentiaire au congrès et de ministre des affaires étrangères, que la France étoufferait la révolution espagnole ; toutes les lettres du ministre à ses amis de Paris et aux femmes influentes dont il était entouré dans ses dernières années, annonçaient la guerre, une guerre d’enthousiasme et de foi ; et M. Villèle, pressé de tous côtés, se débattait d’une façon presque comique contre les idées belliqueuses de son parti. A tous, M. Villèle faisait une seule et même objection. La guerre d’Espagne devait faire baisser les fonds ! M. de Metternich lui-même n’aurait pu répondre à cet argument. Il fallut cependant céder, et marcher à la croisade.

Ce n’était rien que de faire la guerre malgré lui, M. Villèle était encore appelé à une tâche plus pénible. Il dut venir à la chambre défendre le principe de cette guerre contre l’opposition, se faire martial, et combattre Foy et les généraux, qui l’accusaient d’entraîner le pays dans une entreprise désastreuse ; essuyer enfin les reproches de ceux dont il partageait secrètement l’opinion, et subir de la part de ses amis des éloges peut-être fort peu sincères. M. Villèle apportait toutefois une grande consolation avec lui. La rente n’avait pas éprouvé de baisse.

C’est que déjà toute la politique de M. Villèle s’était concentrée à la Bourse. Sans doute, la politique spéculative de Locke et de Bodin, et les idées vagues et abstraites qui ont produit jadis l’Utopie de Thomas Morus, l’0ceana d’Harrington, et les principes de gouvernement d’Algernon Sidney, ne seraient plus de mise dans un siècle comme le nôtre ; mais, sans sortir des choses positives, un ministre placé à la tête d’un État comme la France devait se tenir, pour la gouverner dignement, à une certaine hauteur de vues philosophiques, qui n’a pas manqué même à M. de Polignac,