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Page:Revue des Deux Mondes - 1833 - tome 4.djvu/745

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ceaux originaux d’auteurs célèbres, encore moins un dépôt aristocratique de vers échappés aux nobles plumes des lords et des bas-bleus du West-End. Deux hommes, sans plus, se sont réunis pour le mettre au jour l’un, M. William Daniell, est un peintre d’un talent véritable qui a résidé long-temps dans l’Inde, et qui a déjà publié un magnifique ouvrage sous le titre de Oriental scenery, SCENES DE LA NATURE EN ORIENT, ouvrage qui n’a pas été traité comme il le mérite par l’aristocratie anglaise, qui aime cependant les beaux livres, parce qu’ils sont chers et qu’ils vont à ses richesses ; cette fois elle s’est montrée injuste envers un artiste qu’elle devait encourager. Il va sans dire qu’à plus forte raison le livre n’a pas reçu un meilleur accueil sur le continent. Je n’en connais qu’un seul exemplaire à Paris ; et pourtant c’est un livre qui devrait prendre place dans la bibliothèque de tout homme qui a cinquante mille francs de rente et qui veut avoir une bibliothèque ; j’entends bibliothèque d’ouvrages précieux, interdite aux livres vulgaires, luxe honnête et grandiose, mais peu compris en France où la grande propriété s’abonne aux cabinets de lecture et n’achète guère. Je reviens à l’Oriental annual. C’est ce même M. William Daniell qui en a dessiné toutes les planches, et elles sont nombreuses et belles. Le texte a été rédigé par le révérend Howard Caunter. Le peintre et l’auteur voyageaient ensemble dans l’Inde, se secondant l’un l’autre et prenant note de tout ce qui s’offrait à eux sur leur route. Tandis que le premier reproduisait sur la toile les pagodes rivales de nos cathédrales gothiques par leur masse et leurs innombrables sculptures, les forts perchés sur la cime des rochers et pendant sur les précipices, les cataractes, les forêts, les éléphans sauvages, les tigres, etc. ; le second recueillait ce que le pinceau est impuissant à rendre : mœurs locales, usages, anecdotes bizarres, traits de caractère, et souvent ses descriptions valent celles du peintre. Nos voyageurs nous transportent d’abord de Madras, la ville de la mer, comme l’appellent les Anglo-Hindous, au cap Comorin, en longeant la côte de Coromandel ; ils passent ensuite à Ceylan, où la reine de Candy pose devant M. Daniell qui nous donne son portrait : délicieuse et piquante figure, moitié européenne, moitié chinoise. De Ceylan MM. Daniell et Caunter s’embarquent pour Calcutta, puis remontent le Gange jusqu’aux frontières de l’Indoustan. Leur course finit dans le Nepaul au pied de l’Himalaya.

L’Oriental annual est donc une véritable relation de voyage, relation dépouillée du fatras ordinaire des voyageurs, riche d’observations de toute espèce et d’anecdotes. Entre cent, j’en choisis une au hasard ; c’est une histoire de requin assez tragique la scène est à Madras.

« Un matin, un enfant, âgé d’environ huit ans, fut enlevé par une lame du catimaran [1] sur lequel il était avec son père, et avant que celui-ci pût le secourir, il fut saisi par un requin et disparut. Le père ne perdit pas un instant ; il se leva avec calme, plaça entre ses dents le large couteau qu’il portait à la ceinture et plongea au milieu des vagues. Il fut quelque temps sans reparaître ; mais, après quelques minutes, on le vit sortir de l’eau, puis replonger aussitôt, comme s’il livrait bataille à quelque ennemi redoutable. Un instant plus tard, l’écume blanche des lames se teignit de sang, et excita un sentiment d’horreur parmi les spectateurs qui ne pouvaient que se livrer à des conjectures sur ce qui se passait sous les eaux. L’homme parut et disparut de nouveau, ce qui montrait évidemment qu’il n’avait pas encore achevé son œuvre de destruction. Quelque temps s’écoula ainsi, quand tout à coup, au grand étonnement de ceux qui étaient rassemblés sur la grève, et il y avait foule en ce moment, le corps d’un énorme requin parut un instant sur les ondes qu’il rougit de son sang, et s’enfonça immédiatement après ; puis presque en même temps l’homme s’éleva au-dessus des vagues et nagea vers le rivage. Il était épuisé, mais n’avait aucune blessure sur le corps qui indiquât le combat terrible qu’il venait de livrer. À peine venait-

  1. Espèce de petit radeau du pays.