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et franchit la porte ferrée de la cour du divan, poursuivi par un chiaoux et par des officiers du grand-seigneur qui lui tendaient la pelisse que tous les Francs doivent revêtir en pareille circonstance, mais dont il ne se laissa pas couvrir. Le divan était assemblé, et le sultan lui-même placé derrière le rideau brodé de sa tribune. En passant par la chambre obscure où se tiennent les drogmans, l’étranger répondit brièvement et avec hauteur à Aleco Souzzo, le principal d’entre eux, qui semblait regarder son habit et ses bottes remplis de fange, du même œil que le maître des cérémonies de Louis XVI regardait un jour les souliers sans boucles du ministre Roland ; puis il passa outre, et le fouet à la main, il se présenta fièrement devant les ministres et les conseillers d’état de la Porte ottomane, réunis pour une délibération extraordinaire. A cette vue, les ministres turcs furent si frappés de surprise, qu’ils faillirent tomber à la renverse sur les coussins de leur divan.

Ce jeune homme était M. William Weslesley Pole, second secrétaire de l’ambassade anglaise à Constantinople. L’ambassadeur, M. Arbuthnot, las des lenteurs et des réponses évasives du divan à toutes ses notes, excédé d’ennui et d’impatience, s’était mis au lit pour échapper aux intrigues turques et à la responsabilité d’une négociation qui prenait une assez mauvaise tournure. De sa retraite de Buyukderré sur le bord du canal du Bosphore, M. Arbuthnot s’était enfin décidé à envoyer à la Porte un de ses jeunes secrétaires de légation, chargé d’exiger une réponse catégorique à toutes les réclamations de son gouvernement. Les manières de cet envoyé, son aplomb, le désordre presque insolent de son costume, l’air menaçant avec lequel il annonça la prochaine arrivée d’une flotte anglaise, tout contribua à intimider le divan ; et le grand-visir, après s’être éloigné pour aller à la tribune impériale prendre l’avis de sa hautesse revint accéder humblement à toutes les demandes du jeune diplomate, qui se retira d’un air triomphant.

Sélim III régnait alors. C’était un prince qui, depuis son enfance, n’était guère sorti de l’enceinte du sérail que pour aller à la mosquée, ainsi que la plupart des souverains ottomans ; homme irrésolu, craintif, que l’on crut long-temps lâche, et qui