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Page:Revue des Deux Mondes - 1833 - tome 4.djvu/625

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de remplir cette formalité. Il a indiqué, comme biens à discuter, le domaine de Maisons, l’hôtel de M. Laffitte, et divers terrains situés sur le bord du canal Saint-Martin. Au reste, le client de Me Dupin lui avait suggéré une raison excellente à donner au tribunal pour motiver cette conduite. « Le roi, a-t-il dit, ne renie pas ses engagemens. Il a promis de payer si le débiteur principal ne paie pas. La banque de France ne court donc aucun risque. Mais le roi peut exiger que les biens du débiteur principal soient discutés, et il a d’autant plus d’intérêt à le faire que, s’il payait aujourd’hui comme caution, il faudrait qu’il exerçât en son nom des poursuites, contre M. Laffitte, et une foule de motifs s’oppose à ce que le roi poursuive personnellement M. Laffitte. » Le faire poursuivre et le faire exproprier par la banque de France, à la bonne heure !

En rendant compte de ce procès, les journaux, la Gazette des Tribunaux elle-même, ont commis quelques erreurs que nous devons relever. Nous rétablirons ici les faits dans toute leur exactitude, et sur des renseignemens que personne ne sera tenté de contester.

À l’époque où M. Laffitte fut supplié, c’est le mot, de prendre le ministère des finances, il se trouva contraint de liquider un passif immense en peu de temps, et il vit bientôt la nécessité de contracter un emprunt. M. Laffitte s’adressa à la banque de France qui lui prêta sept millions sur des garanties hypothécaires. Un second emprunt était devenu nécessaire ; Casimir Périer alla trouver le roi et le pressa tellement que celui-ci s’engagea directement avec la banque, et, sans que M. Laffitte figurât dans cet acte, à le cautionner pour une somme de six millions. Le roi s’obligeait, au défaut de M. Laffitte, à payer huit cent mille francs par an, à compter du 15 janvier 1831, et huit cent mille francs le 31 décembre 1834, avec les intérêts à cinq pour cent en cas de retard.

M. Laffitte, qui n’avait pas signé cet acte, en trouva les conditions exorbitantes ; il témoigna sa reconnaissance au roi, mais il demanda la réduction du taux des intérêts qui eussent achevé de le ruiner, et il déclara en même temps qu’on avait pris pour lui des engagemens qu’il ne pouvait remplir. On décida alors que les intérêts seraient de quatre pour cent, et qu’on s’entendrait plus tard sur les époques de remboursement. Le roi avait signé seul le premier acte. M. Laffitte signa seul le second.

La banque de France se prêta volontiers à ce nouvel arrangement. Les administrateurs étaient trop éclairés pour ne pas sentir qu’il y avait justice à soutenir une maison qui en avait sauvé tant d’autres, et bon calcul aussi à agir de la sorte, car M. Laffitte était engagé pour des sommes considérables en faveur d’une foule de négocians et de fabricans dont l’existence tenait à la sienne. Leur chute pouvait coûter à la banque, par les contrecoups, au-delà de ce qu’elle eût prêté à M. Laffitte. La suite a fait voir que le calcul de la banque était juste, car elle a déjà touché un million pour intérêts que M. Laffitte lui a payés dans son malheur, sans compter ce qu’elle pourra exiger encore. Elle ne peut et ne doit pas oublier que M. Laffitte pourrait réclamer dix années du traitement de gouverneur de la banque, qu’il a généreusement, laissé dans sa caisse. La somme dont il lui a fait si grandement l’abandon, ne s’élève pas à moins d’un million. Quant à la liste civile, M. Laffitte n’a été pour elle l’occasion d’aucune perte, et c’est par une singulière erreur qu’on a parlé à l’audience d’un paiement de trois cent mille francs qu’elle aurait fait pour lui à la banque. Ce paiement a été fait des propres deniers de M. Laffitte, et la seule dépense qu’il ait occasionnée à la liste civile, se borne aux six mille francs qu’elle vient d’avancer, par ordre du tribunal, pour payer les frais de la discussion et de l’expropriation de son cautionné.