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la terre, y favorise tellement la propagation des couleuvres venimeuses, qu’à peine on peut faire un pas sans en heurter quelqu’une du pied ; mais le sage auteur de la nature a voulu que dans les mêmes lieux naquît une liane qui fournit un remède universel contre ces venins. Aussi, est-ce un usage général parmi les cultivateurs de mâcher le matin en se levant un peu de cette plante, et de frotter avec la salive rendue ainsi médicamenteuse certaines parties de leur corps : cela fait, ils vont sans crainte à leurs occupations, car l’expérience de longues années leur a prouvé qu’aucun serpent ne viendra les assaillir, et que, si par hasard ils en foulent un du pied ou le touchent de la main, l’animal restera comme engourdi et hors d’état de leur nuire. »

« Mais, ajoute notre bon moine, le plus merveilleux de la chose est que, si un de nos campagnards veut s’exempter de cet assujétissement journalier, et n’avoir pas chaque matin à mâcher une plante dont le goût n’a rien d’agréable, c’est pour lui chose facile : pour cela, il cherche un guérisseur, curandero (les meilleurs sont les nègres), et, sans être malade, il se soumet, sous la direction de celui-ci, à une cure dont le résultat est de le préserver de la morsure de toute espèce de serpens.

« Le curandero lui impose une certaine diète, lui donne à boire, pendant un nombre de jours déterminé, une infusion de la susdite liane ; puis, ce terme expiré, il lui fait aux pieds, aux mains, aux bras, aux jambes, à la poitrine et au dos des scarifications légères, mais suffisantes pour faire couler le sang ; il essuie avec un linge toutes ces petites plaies, jusqu’à ce qu’elles ne saignent plus ; il les oint du suc exprimé de la plante, et la cérémonie est finie. Celui qui s’est soumis à cette épreuve, non-seulement n’a plus rien à craindre des serpens, mais il peut en faire un jouet : il voit s’humilier devant lui cette vilaine race, qui ne s’est montrée flatteuse pour l’homme qu’une seule fois, et encore cette fois était-ce pour mieux répandre parmi les fils d’Ève son infernal poison. »

L’inoculation du nègre Pio différait peu de celle-là ; mais elle était plus tôt faite et n’exigeait ni régime préalable, ni usage de la plante en infusion ; seulement, après les scarifications, il faisait avaler deux cuillerées du suc exprimé de la plante, et avertissait d’en prendre une semblable dose chaque fois que la lune entrait en dé