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Page:Revue des Deux Mondes - 1833 - tome 4.djvu/579

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sous le ciel brillant des tropiques, ce n’était pas cette belle nature grandiose qui s’étalait sous ses yeux ; c’était les fleuves de sa patrie absente et le ninho patrio, comme il l’appelle.

L’éloquence peut s’inspirer de la sensation immédiate ; la poésie ne peut guère que la mettre en réserve pour un autre temps. La femme que vous adorez vous a trahi ; vous souffrez l’agonie du désespoir ; vous lui reprochez sa perfidie ; vous pouvez être éloquent, vous êtes passionné, vous parlez sous l’inspiration d’une douleur véritable. Mais est-ce assez pour être poète ? Non. La langue poétique a beau vous être familière, l’inspiration poétique est exclusive de toute sensation violente. Demain, quand vous souffrirez moins, ou que vous souffrirez autrement, quand votre plaie toujours vive sera moins saignante, quand vous pourrez regarder votre peine à distance, alors vous pourrez la sentir se changer en émotion poétique, alors vous pourrez rencontrer la poésie de la douleur. Trop troublée par la sensation présente, trop déchirée par la passion actuelle, il faut à la poésie le souvenir de la sensation, et rien que le souvenir. L’éloignement est indispensable pour trouver dans l’expression poétique une jouissance et non une distraction au bonheur ; et, dans la peine, une consolation plutôt qu’un redoublement de la souffrance. Si l’éloquence est la traduction, et, en quelque sorte, la voix de la sensation, il n’en est pas ainsi de la poésie. Celle-ci ne reflète pas seulement les images ou les sensations reçues ; elle en crée qui sont à elle, c’est-à-dire que des rapports qu’elle découvre entre deux images ou deux idées, elle tire une troisième image ou une troisième idée, expression de ce rapport, et qui est son propre ouvrage. C’est en ce sens que la poésie est créatrice. Remarquons que ce phénomène qui se produit dans l’imagination, et qui constitue le génie poétique, a son analogue dans l’intelligence ou la raison. Entre deux idées, résultats de la sensation, la raison intervient, et le produit de cet acte libre de l’intelligence est ce qu’on appelle un jugement, qui ne résulte pas immédiatement de la sensation, mais de l’activité intellectuelle et qui peut passer ainsi pour l’œuvre de la raison.

La nature, qui ne paraît pas moins attentive à la génération dans l’ordre idéal que dans l’ordre physique, a attaché à la formation des idées comme à celle des êtres, une volupté qui nous y invite. A côté