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Page:Revue des Deux Mondes - 1833 - tome 4.djvu/577

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n’existe pas, à proprement parler, d’objets poétiques, il y a des objets qui paraissent instantanément grands, beaux ou sublimes ; il n’y a pas d’objets qui paraissent instantanément poétiques. L’impression du beau, pour se transformer en impression poétique, a besoin de la magie de la distance, et cette même magie petit rendre poétique le laid lui-même. Aussi rien n’est-il plus faux que le fameux axiome, ut pictura poesis, surtout avec les conséquences qu’on en a déduites. Les arts plastiques ont seuls pour mission de nous donner l’impression du beau ; la sculpture, en particulier, limitée, comme elle l’est, aux formes humaines, reconnaît la beauté pour règle unique. La peinture, qui reproduit les couleurs aussi bien que les formes, et qui réfléchit le ciel, la terre et les eaux, admet déjà dans fa beauté plus d’élémens et de combinaisons ; enfin, l’architecture plus compréhensive encore, plus indépendante du principe d’imitation, l’architecture, qui est comme l’épopée des arts plastiques, produit peut-être encore plus sûrement le sentiment poétique que le sentiment du beau.

Mais, dira-t-on, qu’est-ce que le sentiment poétique ? Je ne pense pas qu’il y ait un seul homme assez dépourvu d’imagination pour n’avoir pas éprouvé, au moins une fois en sa vie, cette surexcitation de l’intelligence, ce vertige momentané du cœur et de la pensée que j’appellerai état poétique. Ce phénomène est un des faits psychologiques les moins étudiés, quoique assurément des plus dignes de l’être. J’ai dit tout à l’heure qu’aucun objet, soit dans l’art, soit dans la nature, ne nous cause immédiatement l’impression poétique. On m’objectera que la vue d’un beau ciel, le bruit de la mer qui bat ses rivages, les sons d’une symphonie de Beethoven, le silence d’une cathédrale gothique, passent généralement pour produire ce que je viens d’appeler l’état poétique ; j’en conviens ; mais il faut bien remarquer que ni la vue du ciel, ni le bruit de la mer, ni le silence de la cathédrale ne nous donnent l’idée poétique de la mer, du ciel, de la cathédrale. Si, à la vue de ces objets, nous rêvons poétiquement, nous rêvons à ce qui n’est pas eux. Ce qui nous émeut poétiquement, ce n’est pas la sensation directe, c’est une sensation occasionelle, oblique, en quelque sorte, engendrée par de secrètes affinités que notre imagination découvre. Vous êtes assis au bord de la mer : est-ce aux flots blanchissans,