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Page:Revue des Deux Mondes - 1833 - tome 4.djvu/561

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il a été à demi reconnu par Rachel, qui conserve de sa vision du Calvaire un indéfinissable souvenir. Il est aimé d’elle ; la malédiction du Christ pèse moins lourde sur sa tête : son arrêt même commence à recevoir une exécution moins littérale. Son voyage est fini : il a trouvé un cœur qui l’aime ; pour lui le reste du monde est vide ; il n’y a plus de monde. Où irait-il ? n’a-t-il pas traversé les mers, les lacs, les forêts, les déserts ? Il ne lui manquait qu’une place dans un cœur de femme ; il l’a trouvée, il sait aujourd’hui où se reposer. Ses courses ne seront plus qu’autour de la cité qu’elle habite, ses yeux ne perdront plus son toit de vue. Ce ne sont plus ses pieds, c’est à présent son cœur et sa pensée qui doivent parcourir ce nouvel univers. Il ne sera pas moins agité ; mais ce sera l’agitation intérieure et convulsive d’une ame qui souffre et se tord sur elle-même.

Les progrès de l’amour de Rachel sont peints avec une vérité pleine de grâce. Voyez comme elle est troublée depuis la venue du bel étranger ; tout lui répète le mot qu’elle ne peut éviter, son sansonnet, son bouquet de giroflées, sa mandore. Les fées, pendant son sommeil, chantent doucement leurs airs d’amour à son chevet : elle veut prier ; mais, entre chaque verset de sa prière, les fées espiègles jettent mille distractions terrestres. Et dans le jardin de Berthe, ces questions de Rachel à l’étranger, ces questions et ces réponses, qui toutes sont des demi-souvenirs, comme elles forment bien un double écho de la terre et du ciel ! Et qu’elle est pâle et aride cette Mob édentée ! Elle pénètre de son souffle de glace le cœur d’Ahasvérus, quand il voudrait s’ouvrir à la foi et se dilater dans l’espoir. Il faut lire et relire la longue et belle scène où elle se complaît à parcourir toutes les illusions de la vie, et à verser, goutte à goutte, sur chacune d’elles le poison mortel de son ironie ; il faut voir avec quelle cruauté de scepticisme elle met tout au néant, poésie, science, religion, amour. Puis, quand elle a brisé le cœur d’Ahasvérus, elle le quitte en ricanant, secoue sa robe, déploie ses longues ailes noires, prend à minuit sa sombre volée, et plane, au clair de lune, au-dessus des cités frissonnantes, telle qu’Orcagna l’a si bien peinte dans les fresques du Campo-Santo.

Rachel, qui se dévoue à l’amour d’Ahasvérus avec un si complet abandon, ne sait pas encore le nom qu’il porte ; elle ignore