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entière se trouvait au fond de la fable du Juif errant. Mais ni lui ni Goethe n’avaient pu dégager l’idée de la légende et en faire sortir une véritable individualité poétique. Ils voulaient, l’un et l’autre, représenter le Juif éternel comme le témoin et le spectateur de l’humanité depuis dix-huit siècles ; ils n’avaient pas songé à nous montrer Ahasvérus comme étant l’humanité elle-même, le symbole incarné de la vie moderne, la personnification du genre humain depuis l’ère chrétienne. M. Edgar Quinet a franchi ce pas immense ; son Ahasvérus est la vie, l’humanité. Cette idée est bien vraiment celle de la légende ; et, c’est pour l’y avoir vue distinctement le premier, et pour avoir su l’en dégager, que M. Quinet a fait une œuvre vraiment originale et grandiose.

Une autre difficulté, qui avait brisé les ailes de Goethe et de Schubart, c’était l’incertitude de la forme à donner à ces pages d’histoire successives. Comment lier entre elles toutes ces épopées diverses ? Comment établir l’unité poétique dans ce chaos d’épisodes ? L’embarras des deux poètes devant ce problème fut tel, que Goethe n’esquissa que la partie du drame qui se passait à Jérusalem ; et, quant à Schubart, il n’avait, comme on a vu, imaginé rien de mieux qu’une sorte de vision sur le sommet d’une montagne, triste réminiscence d’une triste fiction du Paradis perdu. La forme épique et purement narrative était, par elle-même, trop diffuse et trop peu concentrique pour rallier et condenser ce sujet qui tendait naturellement à s’épandre. Aussi M. Quinet jugea-t-il, avec raison, qu’il fallait le contenir dans une espèce de cadre dramatique ; mais dans un cadre assez souple pour admettre à la fois l’épopée, l’ode et le drame. M. Quinet remonta donc à notre ancien mystère, à cette forme si malhabilement empruntée par Byron, et qui n’a pas encore produit, à beaucoup près, tout ce qu’on a droit d’en attendre ; à cette forme si flexible, si universelle, si catholique, pour ainsi dire ; à cette forme dont l’anachronisme est la loi, et qui offre avec la tradition d’Ahasvérus tant de points d’analogie et de ressemblance, qu’elle et la légende semblent avoir été faites l’une pour l’autre. En effet, comme Ahasvérus, la forme de notre ancien mystère est née du christianisme ; comme lui, elle traverse le temps et l’espace ; comme lui voyageuse, elle enjambe les vallées, les mers et les siècles.