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bourreaux, la colère des tyrans, et il ne peut mourir ! Enfui après avoir, dans un monologue beaucoup trop déclamatoire, à mon gré, exhalé sa rage d’anéantissement, il est porté par l’ange qui lui avait proféré son arrêt sur une des cîmes du mont Carmel, où il reçoit l’annonce de sa grace, et s’endort enfin dans un doux sommeil ; dénoûment bien commun et bien simple, ce nous semble, pour clore une si singulière légende.

Cependant, s’il faut en croire les biographes de Schubart, ce poète avait entrevu une partie de la grandeur de ce sujet. Le morceau imprimé dans ses œuvres n’est qu’un fragment détaché d’un plus vaste ensemble. Schubart, au rapport de Jordens, voulait placer sur un mont élevé le Juif éternel de son imagination, et là, lui remettant sous les yeux l’océan infini des choses qu’il a vues, lui faire composer, dans une suite de descriptions, une grande peinture épique de toutes les merveilles et de toutes les révolutions de la nature et des empires, auxquelles il a assisté.

« C’était un bonheur, dit Louis Schuhart, dans la Vie de son père, de l’entendre à table, devant son grand verre, parler de cette idée favorite. Il animait un être surnaturel et qui n’a pas son semblable dans tout le monde réel ou fabuleux, un être élevé au-dessus de l’espace et du temps, et qui portait cependant tous les traits de l’humanité. Cet homme avait assisté à toutes les révolutions de la nature, à la naissance et à la chute de tous les royaumes ; il avait assisté à l’immense épopée des Gaules, de l’Angleterre, de l’Espagne, de l’Allemagne ; il avait vu tous les grands hommes qui, comme des colonnes de feu, ont brillé dans la nuit, et les œuvres du génie, et les découvertes des sciences, et les monumens des arts ; en un mot, toutes les hauteurs, toutes les profondeurs de l’humanité, pendant un espace de près de deux mille ans, toute cette infinité d’objets qui donne le vertige ; il avait tout vu : il avait visité les diverses parties du monde, et, à cette expérience, étaient proportionnés ses souvenirs et ses jugemens ; Ahasvérus était ainsi parvenu à envisager toutes choses d’un point de vue où n’atteignit jamais aucun fils d’Adam..

Schubart avait donc entrevu, comme Goethe, et même plus clairement que Goethe, ce que cette fiction contenait de grandeur et de poésie. Il avait bien senti que l’histoire de l’humanité toute