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Page:Revue des Deux Mondes - 1833 - tome 4.djvu/540

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le cœur humain l’image des grands spectacles de la création ; mais ce sont visiblement de nouveaux aspects de l’homme qu’ils cherchent dans la nature. Le point de vue de M. Quinet est moins exclusivement humain. Son spiritualisme ne s’arrête à aucun écheIon dans la série des êtres. Il interroge l’ame de l’Océan, la pensée des étoiles, la voix des fleurs, la désolation du désert, avec autant d’amour que l’esprit des races, la voix des âges, les passions de la foule, la pensée des cathédrales. Sa vocation est de déchiffrer les grands caractères que le doigt de l’Éternel a imprimés sur toutes choses, et de traduire en vibrations poétiques les sons que le monde exhale du sein de tous les élémens et de toutes les créatures. Prédisposé par une organisation contemplative, préparé par de fortes études, par de nombreux voyages [1], exercé par une longue fréquentation du génie de Herder dont il a traduit le chef d’œuvre [2], M. Quinet s’est fait une manière à part où l’élément, que j’appellerai cosmogonique, est le fait dominant. Il n’a de commun avec les écrivains célèbres de notre époque que le talent d’agir avec puissance sur I’imagination.

Et, à ce propos, félicitons l’art actuel d’avoir compris enfin que les ouvrages dits, fort improprement jusqu’à cette heure, d’imagination, doivent être composés dans la vue de plaire à l’imagination. Cet heureux changement dans l’art date des premières années du dix-neuvième siècle. A la suite des grandes commotions sociales qui ont ébranlé l’Europe, de 1792 à 1816, nous avons fini par nous apercevoir que l’homme, même sous notre ciel tempéré, n’est pas seulement doué de raison et de sensibilité ; qu’il y a encore en lui une autre faculté tout-à-fait distincte de ses deux compagnes, une faculté dont l’analyse a été à peu près oubliée par la philosophie écossaise et kantienne ; faculté plus énergique assurément et plus exigeante sous d’autres climats, mais qui, même sous le nôtre, a besoin d’exercice et d’alimens. Toute l’école poétique actuelle, dont Chateaubriand est le chef et le père, reconnaît pour

  1. Voyez : De la Grèce moderne et de ses rapports avec l’antiquité ; I vol. in-8°, chez Levrault.
  2. Idées sur la philosophie de l’histoire de l’humanité, 3 vol. in-8° ; chez Levrault.