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railleur du baron d’Eckestein, le philosophe qui ignore et supprime ce qui le gêne, comme Mallebranche supprimait l’histoire. Il y a l’aristocratie du penseur et du montagnard, froideur et hauteur, le premier mouvement susceptible et chatouilleux, la lèvre qui s’amincit et se pince, une rougeur rapide à une joue qui soudain pâlit.

Mais il y a tout aussitôt et très habituellement le côté bon, plébéien, condescendant, explicatif et affectueux, qui s’accommode aux intelligences, qui, au sortir d’un paradoxe, presque outrageux, vous démontre au long des clartés et sait y démêler de nouvelles finesses ; une disposition humaine et morale, une bienveillance qui prend intérêt, qui ne se dégoûte ni ne s’émousse plus. L’idée de devoir préside à cette noble partie de l’ame que nous peignons ; si le premier mouvement s’échappe quelquefois, la seconde pensée répare toujours.

Outre les travaux et écrits ultérieurs qu’on a droit d’espérer de M. Jouffroy, il est une œuvre qu’avant de finir nous ne pouvons nous empêcher de lui demander, parce qu’il nous y semble admirablement propre, bien que ce soit hors de sa ligne apparente. On a reproché à quelques endroits de sa psychologie de tenir du roman ; nous sommes persuadé qu’un roman de lui ; un vrai roman serait un trésor de psychologie profonde. Qu’il s’y dispose de longue main, qu’il termine par là un jour ! il s’y fondera à côté de la science une gloire plus durable ; Pétrarque doit la sienne à ses vers vulgaires, qui seuls ont vécu. Un roman de M. Jouffroy, (et nous savons qu’il en a déjà projeté), ce serait un lieu sûr pour toute sa psychologie réelle qui consiste, selon nous, en observations détachées plutôt qu’en système ; ce serait un refuge brillant pour toutes les facultés poétiques de sa nature qui n’ont pas donné. Je la vois d’ici d’avance, cette histoire du cœur. L’exposition serait lente, spacieuse, aérée, comme celles de l’Américain dont l’auteur a tant aimé la prairie et les mers. Il y aurait dès l’abord des pâturages inclinés et de ces tableaux de mœurs antiques que savent les hommes des hautes terres. Les personnages surviendraient dans cette région avec harmonie et beauté. Le héros, l’amant, flotterait de la passion à la philosophie, et on le suivrait pas à pas dans ses défaillances touchantes et dans ses reprises généreuses. Comme l’amitié, comme