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Page:Revue des Deux Mondes - 1833 - tome 4.djvu/53

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timides en sa présence, chercher souvent à le fuir, mais jamais à le blesser ; et l’on assurait qu’il pouvait, au moyen d’une certaine opération, communiquer à d’autres personnes un semblable pouvoir. La chose parvint aux oreilles de Mutis, et tout étrange qu’elle lui semblât, il ne dédaigna pas de s’en occuper. Il pensait avec raison qu’il vaut mieux perdre quelque temps à poursuivre une chimère, quitte à faire rire un peu à ses dépens, que de s’exposer, par une dédaigneuse insouciance ou un excès de scepticisme, à laisser échapper une découverte importante. Il ne tarda pas à se convaincre de la réalité du fait ; et dès-lors il chercha, par toutes sortes de moyens, à obtenir du nègre la communication de son secret, afin de le divulguer dans l’intérêt général. Cela n’était pas aussi aisé qu’on serait tenté de le croire. Les curanderos (c’est ainsi que l’on nomme dans le pays les hommes qui guérissent les morsures des serpens) forment entre eux une sorte de confrérie. En recevant le secret, ils s’obligent à ne le communiquer que sous certaines conditions, et à des gens qui en feront comme eux un métier. Ils sont astreints, à ce qu’il semble, à diverses pratiques superstitieuses, et c’est une raison pour qu’ils se cachent encore, afin d’éviter les tracasseries qui leur seraient suscitées par les curés ; enfin, ce qui paraîtra plus étrange, ils considèrent les serpens comme des êtres qui leur sont nécessaires, et en général ils évitent de leur faire du mal.

J’ai voyagé avec un guide qui appartenait à cette confrérie, et je fus fort surpris de voir que, lorsque nous trouvions dans notre chemin quelque serpent, au lieu de chercher à le tuer, comme eût fait tout autre campagnard, il se contentait de lui jeter de petites pierres seulement pour l’avertir de nous laisser la route libre. Lorsque je l’interrogeai sur la cause de cette bizarrerie, il m’assura gravement que, s’il tuait un de ces animaux, il perdrait son pouvoir sur la race entière. Je suis persuadé qu’il ne croyait pas un mot de ce qu’il me disait, et je savais déjà que c’était un déterminé menteur ; mais ce qu’il y a de certain, c’est qu’il ne voulait pas tuer les serpens, et que la plupart des curanderos ont les mêmes égards pour ces vilains animaux.

A force de prières, de promesses, de menaces même, et en usant de toute l’influence que lui donnait son caractère d’ecclésiastique, Mutis parvint à arracher à l’esclave son secret. Afin de le répandre