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Page:Revue des Deux Mondes - 1833 - tome 4.djvu/507

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Rob-Boy, aujourd’hui homme de la plaine, gros berger qui fait tranquillement son métier ; demain guerrier redouté, l’Achille des monts déserts, le chef sauvage qui s’écrie : « Je ne veux pas de maître ; mon pied foule ma bruyère natale, et mon nom est Mac Grégor. » On a remarqué que tous les personnages de Scott se servent du langage de leur profession ; Pleydell est un code de procédure ambulant ; Guy Mannering est soldat, même dans sa conversation habituelle. Il peut y avoir un peu d’affectation là dedans ; mais nos pensées habituelles colorent notre langage, et Scott, en ayant recours à ce moyen pour rendre ses portraits parfaits et accomplis, n’a pas oublié de les signaler par d’autres marques distinctives.

Nous retrouvons dans les romans de Scott tout ce qui nous a charmés dans ses poésies, joint à la liberté familière et aux mille détails dramatiques et comiques que la prose comporte. Ils offrent un mélange singulier et ravissant des qualités les plus hautes et des qualités secondaires de l’esprit. Il se meut dans une sphère à la fois plus élevée, plus large et aussi humble que Fielding ; il a toute la fertilité de Smollett et l’éclat poétique de Wilson. Il est spécialement remarquable par la véhémence passionnée de la narration. Toujours maître de son sujet, jamais il ne l’épuise. Scott marche sans rival à la tête des créateurs de fictions en prose, et (que cette remarque ajoute encore à sa gloire !) la Grande-Bretagne, sa patrie, lui fournit presque toutes les nuances, presque tous les sujets de ses chefs-d’œuvre [1].

ROBERT-CHARLES MATURIN, surnommé par l’indulgent enthousiasme de quelques amis le Walter Scott de l’Irlande, a semé de beautés brillantes ses ouvrages singuliers. Des matériaux épars, des élémens inachevés, des traits d’un caractère original, des éclairs de génie, des fragmens de dialogue vigoureux, souvent des passages dont l’exécution énergique

  1. La vie privée de Walter Scott et les particularités qui la distinguent sont trop connues pour que nous nous arrêtions à les rappeler ici. Ses goûts étaient ceux de l’antiquaire et du vieux seigneur écossais ; il y joignait les prédilections de l’homme rustique dont l’intelligence s’est développée sans rien perdre de cette saveur naïve et forte que la culture des lettres lui enlève presque toujours. Sir Walter Scott avait peu d’éclat dans le monde. Les esprits sans finesse jugeaient ses observations minutieuses ; et sa conversation prudente, modérée, modeste, ne se parait point de cette verve factice et théâtrale qui donne tant d’admirateurs aux hardis causeurs de nos salons. Il avait très bien compris à la fois son infériorité en ce genre et sa supériorité intellectuelle ; de là sa longue retraite d’Abbotsford et sa vie partagée entre la composition de ses œuvres, le soin de sa fortune, l’étude des vieux livres, la chasse, la pêche et le plaisir de rassembler, sous les ogives du manoir créé par lui, toutes les antiquités et les curiosités qu’il pouvait recueillir.