Page:Revue des Deux Mondes - 1833 - tome 4.djvu/499

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


l’Homme du Monde. Il ne s’agissait plus seulement de dessiner un caractère, de raconter une anecdote. La force a manqué à Mackenzie.

Homme de goût, doué, sinon d’une imagination puissante, du moins d’un sentiment poétique fort délicat, Mackenzie était un excellent homme, plein de générosité et de bienveillance. Il fit plus pour la gloire de Burns que n’auraient pu faire une douzaine de lords. Ce fut lui qui prit le paysan par la main, et qui le fit asseoir au rang élevé qui lui appartenait, et que l’admiration publique lui conserve [1].

MISS FERRIER a prouvé par plus d’un ouvrage son talent d’observation et son habileté comme peintre des passions et des mœurs. Les romans intitulés le Mariage et l’Héritage lui assurent un rang distingué parmi les écrivains de ce temps. Walter Scott s’exprime ainsi, en terminant sa Légende de Montrose. « Je me retire, persuadé non-seulement que la moisson est encore abondante, mais que les moissonneurs habiles ne nous manquent pas. Plus d’un écrivain a récemment donné des preuves de ce genre de talent. Si, dans leur foule, il est permis à l’auteur de ce livre, auteur qui lui-même est une ombre [2], de désigner avec éloge une autre ombre sa sœur, je citerai spécialement l’auteur de l’agréable ouvrage intitulé le Mariage » - Miss Ferrier, à une imagination active, à une grande puissance de jugement et d’observation, joint des connaissances variées et l’art de reproduire, comme dans un miroir fidèle, ce qu’elle a vu, ce qu’elle a senti.

MISS EDGEWORTH. — Parmi nos romancières modernes, nulle n’égale miss Edgeworth [3]. Pour la réalité des scènes, l’observation des mœurs, de leurs variations, de leurs ombres et de leurs lumières, de l’influence exercée par l’éducation et de celle que les circonstances ont sur nous. Rien de laborieux et d’étudié dans sa manière. Elle nous force d’oublier le peintre et de ne songer

  1. Dans un journal (the Mirror) que Mackenzie publiait à Édimbourg, il osa le premier annoncer le génie naissant de Burns. Mackenzie appartient à l’époque de Crabbe, de Cowper et de Burke. Il a suivi modestement et un peu servilement la carrière sentimentale de Rousseau, Sterne, Goethe, etc. Par sa simplicité, il mérite d’être distingué des Kotzebuë, des Baculard et des Auguste Lafontaine.
  2. On sait que Walter Scott publiait ses romans sous le voile de l’anonyme.
  3. Miss Edgeworth, irlandaise, est la meilleure imitatrice de Richardson. C’est elle qu’il faut surtout distinguer parmi cette foule de romancières de détail, dont les noms, après avoir brillé un moment, se sont éclipsés. Avant Walter Scott, elle avait essayé la reproduction naïve d’une nationalité distincte, fait de cette peinture originale le but spécial de son œuvre et choisi pour son héros, non pas un homme mais un peuple. Il est vrai de dire que l’esprit féminin de miss Edgeworth, avec sa finesse, sa sagacité plus pénétrante que vigoureuse et son coloris un peu faible, ne peut être comparé à l’étendue, à la puissance intellectuelle de Scott. Le peintre de l’Ecosse rustique, guerrière, sauvage et bourgeoise, quand même l’exemple de miss Edgeworth sa devancière ne lui aurait pas été inutile, conservera la place que son vaste et magnifique talent lui assigne.