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s’enveloppe. Si Caleb Williams est malheureux, c’est que le plan du roman l’exige. Un seul mot, et il est sauvé : et tout reprend son cours naturel.

Il est impossible que Godwin écrive rien, sans déployer beaucoup de talent, de connaissance de la nature humaine et un art qui n’appartient qu’à lui, l’art d’analyser les émotions et de remonter à leur source. Mais il est souvent pénible de le lire, de pénétrer dans ces mystères du crime et du vice, mystères qui laissent toujours des traces dans l’esprit, comme la bave du limaçon reste étincelante sur la fleur qu’il a souillée. Falkland se rapproche encore un peu de la vérité et de la nature ; nous le suivons comme l’équipage d’un navire s’obstine à ne pas quitter un vaisseau qui périt, dans l’espérance que tout pourra se réparer. Mais Mandeville et Saint-Léon sont plus sombres de dix ou quinze degrés que Falkland.

Mandeville est un de ces êtres malheureux dont l’ame n’est jamais sans orage, et qui, en proie à une bourrasque perpétuelle de passion, ne peuvent cependant être regardés comme des fous complets. Il croit que le genre humain a conspiré contre lui [1] ; et pour se protéger lui-même contre ce prétendu complot, Dieu sait à quels expédiens il a recours ! La

  1. Rousseau était persuadé que la conspiration contre lui était universelle. Plusieurs hommes célèbres ont vécu, soumis à la même fascination de terreur. En quoi donc le caractère de Mandeville est-il contraire à la vérité ?